un blog pour voyager

Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 7

Puerto Barrios vit de l'alcool et du sexe et, sans doute, d'autres trafics encore moins avouables, bien qu'en ces années là, le trafic de drogue ne fût point aussi développé qu'aujourd'hui. A deux cents kilomètres à la ronde, chaque fin de semaine, les plantations se vident et la voie ferrée amène des convois entiers de travailleurs qui viennent y dépenser les maigres gains de la semaine. Seules distractions pour échapper à leur dure condition et conserver quelque goût à la vie, ils viennent y chercher l'ivresse et l'amour.

 

Je parcours la ville à la recherche d'une chambre, mais, chaque fois, la réponse est la même, "no hay". Dix ou quinze fois je l'entends et comprends que tous ces hôtels sont en fait des bordels qui n'ont pas l'intention d'occuper "una habitación" pour une durée aussi longue. Il m'est impossible, réellement, de trouver à me loger…Je fais et refais le tour des trois ou quatre rues où fourmillent les pensions, mais ne peux dénicher un coin où dormir. La nuit des tropiques, prompte à s'abattre quand arrive six heures du soir, est déjà bien avancée et je commence à m'inquiéter sérieusement. Où vais je bien pouvoir me poser ? Des chambres, il y en a tant que je veux, mais à condition de les prendre garnies…Ici, les passagers boivent et reboivent, suivent une pute pour quelques minutes, retournent boire et finissent la nuit sur le trottoir ou affalés sur la table d'un bistrot, quand ce n'est pas dans quelque terrain vague du voisinage. Frais et reposé, les mains libres et un coup dans le nez, la situation me paraîtrait envisageable, mais ce n'est pas le cas, je me sens crevé, dégoulinant de sueur et les lieux ne m'inspirent qu'à moitié confiance. Je ressens une sensation d'isolement  inquiétante, teintée d'angoisse et d'énervement. J'essaie de râler, d'obtenir une piaule en gueulant, mais rien n'y fait, les mégères qui trônent aux comptoirs restent inflexibles. Sans succès, je refais le tour de chaque établissement et pénètre à nouveau dans un bar dont l'enseigne propose des chambres; m'apprêtant à repartir après un nouveau refus, je reconnais Maria Linda qui sort de la cuisine derrière le comptoir. Comprenant ce que je cherche, elle fait signe à la patronne de me loger. Je suis chez elle, me dit-elle, et me présente à sa mère qui est la tenancière des lieux.

 

Le bar est minuscule, sombre mais il y règne une relative fraîcheur grâce à l'énorme ventilateur qui brasse l'air au-dessus de nos têtes. Les murs sont presque entièrement recouverts de papier journal jauni et quelques posters délavés vantent une marque de bière locale. Un comptoir en planches vernies et cinq tables munies de bancs constituent tout le mobilier. La mère de Maria Linda, voyant que je connais sa fille, s'est déridée et c'est avec plaisir que j'engloutis la bière glacée qu'elle m'offre. Les épaules enfin libérées du sac à dos, je savoure ce moment de détente, pendant qu'elle raconte à sa mère ce qu'elle sait de moi. Il reste justement une chambre libre, me dit-elle, tout en haut sur la terrasse et j'imagine déjà le voluptueux loft où je vais passer la nuit…Le programme de la soirée semble prévu d'avance, prendre une douche, manger quelques tortillas et faire un tour avec Maria Linda qui a changé de tenue et revêtu une brassière rouge accompagnée d'une minijupe noire, ce qui la rend particulièrement sexy…Comme souvent en voyage, la situation finie par se dénouer et trouver un heureux épilogue.

 

Je vais découvrir ma chambre, située effectivement sur le toit, au deuxième étage de la maison.  C'est un cube de planches disjointes, complètement indépendant du reste de l'immeuble, sorte de verrue posée en équilibre et fermée par une porte branlante munie d'un cadenas. Des objets variés, bidons vides, jerrycans d'eau, poutres et madriers, pneus ainsi que des ustensiles divers encombrent cette terrasse qui semble communiquer avec celles des maisons voisines. L'obscurité ne me permet pas de discerner avec précision l'environnement, mais je devine à la lumière de quelques ampoules blafardes que les toits alentours semblent également bien habités. La musique soûrd de partout, entraînant une joyeuse cacophonie où viennent se mêler discussions et cris d'enfants. Inutile de posséder la clef pour ouvrir ce cadenas, il suffit de tirer sur un des clous qui maintient la chaîne et qui s'arrache sans la moindre résistance ; il vaudra mieux ne rien laisser de précieux ici, ce qui ne sera pas difficile étant donné que je ne possède rien, hors mon appareil photo…L'ameublement est réduit à sa plus simple expression, constitué simplement d'un austère lit métallique. Les cloisons ont dû autrefois être passées au blanc de chaux, mais il n'en reste que quelques traces éparses donnant un aspect maladif aux planches qui m'entourent. Craquant une allumette, je découvre, adossé à mon réduit un cagibi qui fait office de toilettes avec une poire de douche branchée au bout d'un tuyau d'arrosage prenant sa source dans un bidon rempli d'eau de pluie et chauffé au soleil durant la journée. L'endroit est simple, plutôt spartiate et peu reluisant, mais j'ai un toit pour la nuit. Après avoir retourné face au mur l'éternel chromo d'un christ sanguinolent afin de ne pas choquer mes convictions, j'enfile un tee-shirt un peu moins sale et décide d'aller faire un tour en ville.

 

L'ambiance des tropiques a envahi la rue et, dès lors, la nuit caraïbe s'apprête à régner durant de longues heures. Les bars se sont remplis et, à la lumière des néons, ils paraissent encore plus nombreux qu'en fin d'après-midi. La musique tonitruante sort de partout et la foule des traînards commence à occuper les lieux de plaisir. Trois catégories dominent par leur nombre : les noirs, les ouvriers et les putes et chaque membre d’une catégorie peut aussi appartenir à l’autre ! Tous se mélangent dans un joyeux tumulte au milieu duquel errent les premiers ivrognes de la soirée. La moiteur de l'air colle la chemise à la peau, les fronts transpirent et les torses luisants des blacks brillent sous la lumière. Chacun boit, rit, crie, s'invective tandis que les belles attirent le chaland. Dans l'ensemble, ce sont des noires, plutôt jeunes, bien que quelques mégères tentent leur chance auprès des plus décrépis.

     - ¿ vienes conmigo, señor ? me llamo Suzy…

     - gracias, guapa, tengo que irme ; me voy a comer, pero eres muy bonita…

     - para ti, todo lo que quieres…, te gusta una chupa? Te espero,   barato,buen precio.

La Suzy en question est une superbe mulâtresse de vingt cinq ans environ, les cheveux rastas, habillée d'un tee-shirt blanc moulant et d'un short noir. Souriante, elle est appuyée au chambranle de la porte d'un bar et, malgré les apparences, rien ne prouve que ce soit une professionnelle. Ici, le tapin est souvent un gagne-pain passager, facilité par l'état d'esprit général qui exempte les plaisirs du sexe de tout tabou et les rend aussi naturels que n'importe quelle autre distraction. Elles sont ainsi des dizaines qui hantent les rues et tous les établissements à la recherche du bon moment, ce qui n'exclue pas une petite satisfaction pécuniaire. Les vraies, celles qui ne vivent que de ça, sont beaucoup plus voyantes et exubérantes, portant à un degré quasi lyrique le caractère débridé et sensuel, déjà naturellement développé chez chacune de ces filles des Caraïbes. Bref, l'ambiance est chaude et voluptueuse, ce qui s'accorde fort bien avec le climat des lieux, mais, c'est peut-être lui, le climat, qui est responsable de toute cette lascivité. De toute façon, c'est une sensation bien agréable que de se promener dans cette ambiance, même si mon voyage est empreint de sagesse et que, sans doute,  je n'aurai pas l'occasion de goûter aux charmes étalés tout autour de moi.

Mis en appétit, je franchis le seuil de l'un des innombrables bar-restaurants-bordels à la recherche des éternelles tortillas de maïs farcies de viandes et fortement pimentées qui constituent ma nourriture de base dans ce pays. Elles permettent d'échapper aux  "frijoles" que j'apprécie davantage, maintenant, accompagnés d'une bière San Miguel au petit déjeuner. Le cadre est quelconque, un peu aseptisé, et le mobilier de Formica évoque plus une cantine d'entreprise qu'un lieu de réjouissance. L'influence nord-américaine est passée par-là et l'aspect est tout ce qu'il y a de plus international. L'affluence, par contre y est tout à fait couleur locale, avec ouvriers en tenue de toile, "gauchos" fiers  et véhéments, quelques militaires et les filles aux aguets. Au bar, une black dodue, suante et rigolarde distribue bières et assiettes garnies avec la rapidité de l'éclair, passant d'un bout à l'autre du zinc tout en apostrophant les consommateurs qui lui répondent sans doute quelque obscénité à propos de ses formes avantageuses, ce qui déclenche l'hilarité générale.

 

J'ai pris place au comptoir sur un tabouret haut perché, ce qui me permet d'observer les lieux en toute tranquillité, abstraction faite de la télé et de la radio qui gueulent en même temps un programme différent. Dans le fonds de la pièce, l'une des tables est occupée par trois types aux mines patibulaires qui engloutissent bière sur bière et paraissent passablement éméchés. Malgré ou à cause de l'ivresse, on les sent vindicatifs et le simple fait de croiser leur regard les met en éveil, et ils semblent n'attendre qu'une insistance un peu prononcée pour entamer le conflit. Chacun, ici, semble se méfier du voisin et être sur ses gardes. Est-ce l'effet de l'alcool ou l'habitude d'une vie aventureuse qui les rend méfiants? Je ne sais, mais l'atmosphère paraît lourde et tendue. A côté, une table est occupée par des marins américains, eux aussi dans un état bien avancé et dont les éclats de voix arrivent, par moments, à couvrir le vacarme ambiant. Sûrs de leur supériorité et coutumiers des rixes, ils ignorent le reste de l'assistance, s'intéressant uniquement à la serveuse noire qui traverse la salle. C'est une fille jeune dont les cheveux lisses et coupés au carré, presque rouges, s'accordent à merveille à la couleur marron cuivrée de sa peau. Les pommettes hautes, les yeux immenses et légèrement bridés, elle affiche un sourire de rêve où brille une dentition éclatante qui lui éclaire tout le visage. Pas un gramme de graisse, elle se déplace, féline et troublante, tenant les mâles en haleine mais aucun ne se hasarde à un geste déplacé, sachant que chacun des hommes, ici, saura se battre pour défendre la belle. Sans que ne se manifeste la moindre arrogance, elle  sait qu'elle les tient tous par sa beauté et sa fierté et n'en paraît que plus sûre d'elle ; la jungle respecte ses fauves.

 

Près de la porte, une famille de "peones" consomme des "zumos" et paraît quelque peu étrangère à l'atmosphère surchauffée qui règne ici. La mama, habillée d'une ample robe noire à volants et coiffée d'un fichu bariolé dirige sa marmaille qui navigue entre les tables, quémandant ici ou là une glace. Le père reste immobile et pensif sous son chapeau de paille effiloché. Beaucoup consomment assis au bord du trottoir ou chevauchant des chaises retournées à l'envers. Sans arriver à le rafraîchir, les pales graisseuses des ventilateurs brassent la moiteur de l'air tropical ; la chaleur  reste étouffante et poisseuse et les haut-parleurs mêlent leur musique à la vigueur des conversations et aux apostrophes des uns et des autres. Les filles sont partout ; elles entrent et sortent  du bar, font un tour dans la rue et reviennent au bout d'un moment, après avoir racolé le type qui va leur payer à boire. L'heure n'est pas encore aux effusions, c'est le temps des palabres et de l'ivresse : la bière, le rhum et l'aguardiente coulent à flots. C'est la fête sous la nuit des tropiques, mélange de fureur et de langueur. L'alcool échauffe les esprits et la musique rythme les corps libérés sur lesquels la fatigue des excès en tous genres va remplacer l'empreinte de l'esclavage quotidien. De temps à autre, un esclandre éclate entre l'une des filles et un possible client qui tarde trop à faire briller la monnaie ou qui essaie d'obtenir un peu plus que ce que propose  la belle ; quelques insultes, quelques menaces qui font à peine lever les yeux au voisinage et chacun des deux repart chercher plus loin l'objet de ses convoitises. C'est l'animation quotidienne et banale des quartiers chauds, que ce soit ici ou n'importe où ailleurs dans le monde. Le contrat est tacite, mais libre à chacun d'en marchander les clauses.

Au comptoir, près de moi, se succèdent les consommateurs qui, souvent, engloutissent leur boisson et ressortent sans un mot. Au milieu de ce ballet, deux ou trois sont solidement fixés au zinc. A mes côtés, tournant le dos à la salle, la tête penchée et appuyée sur une main, se tient un type d'une cinquantaine d'années, basané et silencieux, coiffé d'un chapeau de feutre autrefois marron, maintenant décoloré et marbré d'auréoles de transpiration. Il porte un  débardeur d'un blanc douteux, un jean, des sandalettes éculées et fume de petits cigares plus ou moins tordus à la fumée âcre et entêtante. Ses seules paroles sont pour renouveler ses verres de rhum qu'il avale lentement, les yeux dans le vide. Une barbe de plusieurs jours dessine les contours anguleux de son visage au teint cuivré et maladif. Personne ne lui demande rien, et il ignore tout ce qui l'entoure. J'essaie d'imaginer qui il est, contremaître d'une plantation, paysan de la vallée ou chauffeur d'un des innombrables camions qui parcourent la région entre la côte et la capitale. Près de lui, le dos au comptoir, le torse bombé et appuyée sur les deux coudes, une "guapa" dévisage les hommes du bar. C'est une négresse  d'une trentaine d'années, à la peau luisante et sombre, dont les cuisses de statue antique ou d'idole primitive gonflent le tissu à fleurs d'un short tendu à craquer. Sa  chemise ouverte est nouée sur le ventre, laissant deviner les courbes généreuses de ses seins. Une cigarette, immaculée sur le noir de ses longs doigts brûle en permanence et les volutes bleuâtres se perdent dans les remous du ventilateur. Elle rie sans arrêt, parle aux uns et aux autres, fait de la retape, mais sans y mettre beaucoup de conviction, semblant se trouver bien là où elle est, sans chercher vraiment à concrétiser une quelconque affaire Elle rigole souvent toute seule, jetant la tête en arrière et ses longs cheveux de jais balaient la surface du comptoir. Elle a enlevé ses escarpins de toile et frotte machinalement la plante de ses pieds contre ses mollets musclés et, quand elle parle, elle s'exprime dans une sorte de créole, mélange d'espagnol et d'anglais. Les blacks ont cette particularité d'afficher sur le visage ce qui leur passe par la tête, manifestant ainsi physiquement leurs états d'âme ; c'est, sans doute, ce qui nous fait penser d'eux qu'ils sont susceptibles, arrogants  ou enjoués suivant les moments. Le blanc est plus secret, réservé, ce qui explique aussi que les noirs ont ce don inné pour la danse et l'expression corporelle.

Quelques gosses font la tournée des bars, mendiant çà et là quelques quetzals ; j'offrirai une glace à l'un d'eux, ce qui ne manque pas de surprendre le reste de l'assistance. Deux ou trois chiens galeux errent, eux aussi, mais ne reçoivent comme récompense qu'une avalanche de torgnioles. Je finis ma dernière bière et quitte les lieux pour me balader un peu dans la ville.

Partout, c'est la même affluence, le même tumulte joyeux et coloré ; les lampions multicolores se balancent à toutes les devantures et à tous les plafonds, le reggae inonde la rue de ses accents jamaïquains et la foule noire ou métisse s'y déplace en chaloupant. Bien sûr, quelques bagarres éclatent ici ou là, la chaleur moite et étouffante échauffant les esprits prompts à s'enflammer. Il est vrai que les couteaux ont vite fait de quitter les poches et de balafrer les plus vindicatifs. C'est la loi des tropiques, violente et sensuelle, à l'image de leur nature riche en cataclysmes, où les ouragans, cyclones et tremblements de terre donnent le change à leurs habitants, eux aussi secoués de frénétiques embrasements. On peut ne pas aimer et préférer le cadre plus serein des régions tempérées, mais la chaleur locale se révèle bien souvent une drogue indispensable. Il en est ainsi pour les femmes qui, sorties d'un moule différent des nôtres, possèdent le charme et l'élégance de la nature sauvage et fière. Point ne leur est besoin de richesses, quelques colifichets de pacotille et quelques chiffons bariolés suffisent à les rendre irrésistibles. Les femmes, dans les rues de Puerto Barrios, sont partout présentes et un des principaux éléments du décor. Toutes les nuances de peau se côtoient depuis les noires les plus sombres jusqu'au caramel des quarteronnes, passant par le cuivre des rares indiennes ayant atterri sur les rivages de la mer des Antilles. Voyantes et étrangères à toute discrétion, elles distillent dans la ville un parfum d'érotisme et de sensualité ; parfois nonchalantes et lascives, elles savent aussi s'embraser et friser la transe, semant le trouble et le désir chez les machos qui deviennent alors soumis et mendient leurs charmes, prêts à se damner pour les posséder.

Je parcourrai de longs moments ces rues agitées, dans le tumulte de l'animation, sous le ciel noir et lourd, passant d'un trottoir à l'autre au milieu de cette marée humaine où camions et 4X4 se fraient un passage à coups de klaxons qui accompagnent comme un tempo obsédant les musiques de Peter Tosch et de Bob Marley ou, tout au moins, de leurs modestes prédécesseurs. Je frôlerai les corps transpirants de blacks enfiévrés qui vont en dansant vers des destinations incertaines et hasardeuses, obligé d'éviter les écarts imprévus d'ivrognes majestueux, transformés pour la nuit en grands prêtres de la luxure, troublé par le contact furtif et ensorcelant de quelque sculpturale négresse répandant autour d'elle les parfums démoniaques de la sensualité tropicale. Le vertige s'empare de l'étranger égaré en ces lieux suaves et baroques, où jamais ne fleurirent mesure et retenue, où discrétion et raison y sont  aussi inconnues que la neige sous le couvert de la  jungle. J'aime cette grande messe primitive, ce règne incontesté des sens et des pulsions, cette magie où planent les secrets de candomblés et de vaudous, retour forcé vers les universelles origines africaines dont les mystères de l'évolution nous ont fait perdre pigments et piments originels.

L'heure avance et, malgré le trouble distillé par la poésie ambiante qui, ici,  obéit aux préceptes du mage à la crinière blanche qui lui voulait voir sentir la sueur et les pieds, qui souhaitait la voir envahir la rue, je regagne ma pension de nuit.

La salle du rez de chaussée est, là aussi, bondée de fêtards plutôt alcoolisés qui tentent, en criant, de couvrir le vacarme de la musique. La fumée épaisse ajoute à l'atmosphère poisseuse du climat et la chaleur atteint des paroxysmes étouffants. Je bois une ou deux dernières bières, n'ayant pu retrouver Maria Linda, volatilisée semble-t-il. Dans la pénombre, je rejoins les combles à la recherche de ma chambre et, après quelques tâtonnements, je réussis à faire sauter le clou qui maintient le cadenas, témoin que l'endroit n'a pas été visité en mon absence. La loupiote famélique pendant au bout de son fil contre la cloison répand une lumière blafarde qui accentue la nudité du réduit. L'air surchauffé et humide y rend l'atmosphère irrespirable, et je rêve du plus rudimentaire des ventilateurs qui pourrait m'apporter un peu de fraîcheur. Je cours m'asperger au lavabo attenant, mais l'eau elle-même est tiède et ne parvient pas à me rafraîchir, et, moi qui pourtant déteste l'hiver, me prends à rêver de froidure et de pluie glacée. Ruisselant et allongé sur le lit, je me laisse envahir par un engourdissement troublé par les échos du tintamarre qui monte de la salle, tandis que retentit toujours la musique caraïbe, accompagnée par les arabesques que dessine la lueur incandescente de ma cigarette dans la chambre obscure. Je rêve et repasse en ma tête les événements de la journée, les rencontres furtives et sans lendemain.

Un bruit, des grattements proches me sortent de ma torpeur, mais je n'arrive à en déterminer l'origine ni à les localiser. Je reste un moment indécis, surpris avant d'allumer l'ampoule et remarque alors des dizaines d'insectes, sortes de scarabées géants, des cucarachas,  qui courent le long des planches des cloisons. Gros comme des noix, ils ont envahi les murs, dessinant un ballet agité dont le voisinage manque d'agrément. Ils semblent bien inoffensifs, mais n'en paraissent pas moins répugnants. Je les observe un moment avant de déplacer le plumard au centre de la pièce, espérant ainsi éviter de les voir grimper, ce qui n'exclue pas les chutes éventuelles du plafond. Les pataugas retournées sur les montants du lit m'éviteront d'en écraser en me chaussant demain matin. Ce sont là les désagréments des tropiques où pullulent vermines et parasites, mais cela fait aussi partie de l'exotisme convoité.

L'esprit un peu troublé par les bières et les sens allumés par l'érotisme ambiant, le sommeil tarde à venir et je savoure l'isolement où je me trouve, loin de la France et des réalités. Le voyage n'est pas seulement prétexte à découverte, pas plus que, comme prétendent certains, manière de se trouver soi-même ; pour moi, c'est avant tout la satisfaction de couper les ponts avec ma vie quotidienne, de vivre des émotions et d'emmagasiner des souvenirs que le temps teintera de la nostalgie des regrets. Jamais voyage ne m'aura laissé intact, jamais souvenance n'aura manqué de sa part de mélancolie.

 

La nuit se termine à Puerto Barrios, tandis que les gémissements des clients qui ont finalement accompagné les putes se mêlent aux cris des dernières bagarres…


CHICHICASTENANGO

 

 

 

Nichée au pied des montagnes et perdue dans la nuit des temps mayas, la petite ville de Chichicastenango n'était pas encore la destination touristique de premier ordre qu'elle est devenue aujourd'hui. Ce n'était qu'une bourgade silencieuse qui conservait farouchement, plus que n'importe où ailleurs, la mémoire de trois millénaires de culture indienne. Le culte des dieux ancestraux s'accordait avec la ferveur catholique ; les temps modernes n'avaient pas encore droit de cité au sein de la population.

 

Située à 2000 mètres d'altitude, Chichicastenango se trouve à l'écart de la Panaméricaine, non loin des villes de Solola et Los Encuentros, suffisamment éloignée tout de même pour rester authentique. A peine quelques milliers d'habitants logent alors dans la ville, mais, comme leurs cousins Incas des Andes, les Mayas sont d'infatigables marcheurs qui parcourent en permanence la campagne, venant d'endroits reculés et perdus dans la montagne, et la population en semble d'autant plus importante. Se rendre à Chichi dans les années soixante dix représentait une véritable expédition pour le voyageur solitaire qui devait quitter les rivages enchanteurs du lac Atitlan et utiliser les bus locaux, souvent vétustes et surchargés, empilant pèle mêle voyageurs et marchandises à l'intérieur et sur le toit. Ces équipages claudicants et brinquebalants s'essoufflaient sur les pentes abruptes, ce qui avait l'avantage d'être plus rassurant que leur façon acrobatique d'avaler les descentes bordées de ravins profonds où gisaient les épaves de prédécesseurs malchanceux. Heureusement, sur ces routes encore empierrées, la circulation était quasi inexistante en dehors de camions dont les ridelles débordaient, elles aussi, de  voyageurs entassés au milieu de sacs et matériaux divers.

 

Seul étranger au milieu des indiens, j'arrive à Chichi un vendredi soir, décidé à y rester quelques jours, plongé au plus profond de cette culture maya, intacte et authentique, palpable et envahissante. La ville, au premier abord, correspond à mes attentes, blottie autour de la plazza central, les quartiers périphériques s'accrochant aux rampes des collines voisines. La chance me permet de trouver une chambre sur la place même, à deux pas de la fameuse église Santo Tomas ; modeste et au confort rudimentaire, l'hôtel est au cœur du village, et je me trouves aux premières loges pour m'imprégner du spectacle de la rue.

 

Chichicastenango, c'est avant tout cette « plazza central » qui est le centre de vie et d'animation du village ; bordée, sur une partie, d'arcades blanchâtres, au crépi écaillé souffrant de l'humidité chronique, elle est dominée par la silhouette massive de l'église Santo Tomas qui veille sur quelques maisons basses, faites d'adobe et peintes au pastel de jaune, vert et bleu. Une petite chapelle fait face à l'église principale, dont elle reprend les grands traits d'architecture. Les jeudi et dimanche, c'est sur cette place que se tient le fameux marché qui fait la réputation de la ville.

 

Le monde maya, dans les années soixante dix, n'a pas encore retrouvé ses lettres de noblesse et vivote comme toutes les cultures ancestrales victimes de l'évolution moderne qui les laisse soigneusement de côté, en proie au sous développement et à la faillite, n'intéressant qu'ethnologues et voyageurs en quête d'exotisme. L'intérêt économique que représentent ces populations n'ést toujours pas clairement établi et leur conquête n'ést pas la priorité essentielle des multinationales. L'affirmation et le réveil de l'identité culturelle iront de pair avec la mondialisation de l'économie, le développement d'appétits commerciaux de plus en plus insatiables et l'emprise grandissante du pouvoir des médias. L'essor touristique, nocif dans un premier temps, va se révéler bénéfique par l'apport de devises et permettre la divulgation des richesses culturelles et la prise de conscience écologique de cette fin de millénaire. Les nécessités économiques, agricoles et industrielles, représenteront dès lors le risque majeur si les dirigeants locaux se laissent entraîner dans une politique modernisatrice aveugle. Néanmoins, il est rassurant de constater que, malgré la pression féroce du mouvement novateur, l'authenticité de nombre de ces peuples perdure et que la prise de conscience identitaire semble se renforcer chaque jour. Il n'en est pas de même, hélas, du souci écologique qui cède encore trop souvent le pas aux nécessités commerciales, bien que se développe dans tous les pays de l'isthme centraméricain un éveil de la conscience face aux risques de destruction définitive et irrémédiable du patrimoine naturel. Mais le stade critique n'est-il pas d'ores et déjà dépassé ?

 

L'église Santo Tomas, quadrilatère blanc perché au sommet de son escalier de pierres grises et disjointes domine la place centrale ; trois clochetons où les carillons se détachent en ombres chinoises ornent sa façade pourvue de quatre piliers crénelés qui encadrent l'unique porte. Les trois niches ont depuis longtemps perdu leurs saints de pierre.

 

Aujourd'hui, c'est dimanche, jour de marché et de fête religieuse. Tout le pourtour de l'esplanade a été envahi pendant la nuit des étals de marchands venus des environs, parfois de très loin, et la foule des grands jours s'est réunie sur les lieux. Ce n'est qu'un éblouissement de couleurs, mélange d'odeurs où dominent les épices et la viande qui cuit, tohu bohu d'accents espagnols et quichés. Des dizaines d'étalages, certains  cossus et couverts de toile, d'autres simples et rudimentaires, d'autres encore posés à même le sol proposent les marchandises des camelots, les denrées alimentaires des paysans ou les ustensiles d'usage courant ; chacun vient faire ses courses, discuter, marchander et flâner. Les couleurs sont éclatantes et les costumes traditionnels suscitent l'émerveillement. ; les hommes sont parfois vêtus à l'occidentale, coiffés de feutres ou de chapeaux de paille, mais, la majorité porte les costumes quechua aux tons chatoyants, où dominent le rouge et les motifs quadrillés des tissus indiens. Les femmes ont revêtu les huipiles flamboyants où se mélangent toutes les couleurs imaginables. Toujours tissées à la main sur les métiers traditionnels, ces étoffes portent des dessins et motifs propres au village d'origine et sont dotées d'une signification religieuse, historique ou rituelle. Les corsages chamarrés, à motifs géométriques ou floraux sont recouverts de larges bandes de tissus, longues de plusieurs mètres et enroulées autour de la taille ou des épaules. Ce n'est que symphonie de couleurs vives ou dégradées, palette de bleu, de rouge ou de jaune évoquant une infinité de tableaux vivants et mobiles. Parfois tête nue, les femmes portent souvent des coiffes faites de longues bandes de tissu enroulées et ornées de pompons ou d'objets d'argent, laissant apparaître malgré tout les chevelures d'un noir profond. Les baluchons qui alourdissent les dos portent les enfants dont la tête disparaît sous les bonnets de laine.

Souvent posés à terre, les légumes en piles bien rangées mélangent montagnes de tomates et patates douces, alignements de poireaux et d'oignons ou une multitude de légumes inconnus ; un peu plus loin, un marchand d'herbes aromatiques et médicinales propose les produits de la pharmacopée indienne où les plantes à vertus magiques et divinatoires traduisent l'importance des coutumes et de la culture traditionnelles. L'indien des Hautes Terres, depuis la nuit des temps, vit de la nature et a su en découvrir les mérites, utilisant une multitude de végétaux dans sa vie quotidienne pour se nourrir, se soigner, se parer, conjurer le sort ou effectuer ses dévotions. Le parfum des plantes embaume le voisinage des étals et se mélange aux odeurs des préparations culinaires qui mijotent sur les fourneaux des étalages voisins.

 A quelques mètres de là, une indienne propose ses cubes de savon artisanal dressés en une pyramide parfaite, sa voisine étalant des rivières de perles colorées, de colliers, bracelets et autres bijoux de pacotille dont les femmes se parent et qui font la joie des touristes. A côté, on trouvera les articles de mercerie, les étals de jouets et les marchands de denrées bizarres, telles ces piles de pierres blanches rangées par dimensions précises dans des sacs de jute. Partout, des amoncellements de tissus brodés, entassés en vrac ou en piles, serviront à réaliser les habits de la famille. Les stands de vêtements sont la noblesse des lieux et font la fierté de leurs propriétaires qui haranguent les clientes aux yeux émerveillés devant l'éventaire de jupes multicolores, de corsages de laine et de "refajos" brodés. Des amoncellements de chapeaux, de toutes formes et de toutes couleurs dressent leurs piles branlantes, attirant les convoitises des indiens qui vont bien rarement la tête découverte.

Quelques touristes, encore rares à cette époque, s'entassent devant un étal de masques traditionnels aux figures grimaçantes qui sont encore d'usage courant lors des fêtes et manifestations religieuses.

La matinée tire à sa fin, et la marchandise non vendue reprenant le chemin des baluchons de toile retournera vers les fermes isolées des montagnes, en attendant dimanche prochain où la plazza Santo Tomas retrouvera son animation et sa foule des jours de marché…

 

Pour l'heure, le centre d'intérêt se tourne vers l’église elle-même où les cloches se sont mises à carillonner car apparaissent les " cofradias". Chichicastenango possède quatorze cofradias, qui sont ses confréries religieuses.

En ce dimanche matin, c'est la confrérie de Santo Tomas, la plus importante qui est à l'honneur. Chacune possède ses costumes particuliers, celle d'aujourd'hui est habillée de noir, pantalon de corsaire et grande veste noirs, turban rouge enveloppant la tête des hommes qui sont seuls autorisés à en faire partie. Solennellement, ils gravissent les marches de l'église, au son des flûtes et des tambours, certains portant à la main de longs sceptres d'argent montés sur un manche en bois. Ces bâtons de cérémonie sont couronnés d'un crucifix ou d'un soleil d'argent représentant le saint patron de la cofradia. Les pétards fusent et explosent sur la place de l'église pour accompagner leur ascension. L'appartenance à ces cofradias est un honneur qui traduit l'importance sociale ou la richesse de ses membres et tous sont respectés en fonction de leur rang. Ils s'immobilisent un moment en haut des marches sur le parvis de l'église, dos tourné à la foule qui suit à distance la procession et, finalement, pénètrent dans l'église, encore quasiment déserte. Les ayant accompagnés, puis précédés, mon attention est attirée par des formes arrondies, posées sur le sol de l'église, faiblement éclairées par la lueur des bougies. L'intérieur est en effet très sombre, les minuscules fenêtres trouant à peine la pénombre. L'atmosphère est lourde et pesante, soutenue par l'odeur entêtante de l'encens qui brûle partout, tandis que retentit la musique primitive, assourdie par l'épaisseur des murs. Ces quelques formes allongées, dressées et arrondies, qui se détachent en ombres chinoises ne ressemblant à rien m'intriguent fortement. Je sens que la discrétion s'impose, mais  la curiosité est plus forte et, en m'approchant, j'aperçois avec stupéfaction qu'il s'agit d'êtres humains, d'enfants hydrocéphales assis sur le sol et revêtus de capes sombres. L'impression est poignante et surnaturelle que de voir ces gosses monstrueux, rencontrés jusque là uniquement dans les livres d'anatomie. Sans doute, une tare génétique propre à une famille a rassemblé là ces êtres dignes d'un musée d'anatomie pathologique ; il est impossible de leur donner un âge, mais le crâne qui dépasse les quarante centimètres a une hauteur plus élevée que le reste du corps. Les membres sont atrophiés et les yeux, paraissant minuscules et perdus sous les fronts immenses semblent regarder dans le vide, et toute expression humaine a pratiquement disparu de ces visages hallucinants et hallucinés. Une sorte de gêne et la décence me feront détourner le regard, mais cette vision dantesque, digne d'une peinture de Jérôme Bosch restera à jamais gravée dans ma mémoire. J'abandonne Santo Tomas, ses cofradias et ses monstres.

 

Les sentiers qui s'éloignent de la ville s'emplissent des tenues colorées des indiens qui regagnent leurs foyers, et c'est à leur côté que je me dirigerai vers l'une des collines avoisinantes où se dresse le Pascual Abaj, idole maya des temps immémoriaux qui est toujours objet de culte pour les indiens. La "pierre du sacrifice" est un oratoire dédié à Huyup Tak'ah (Plateau Montagneux), dieu maya de la terre. Deux kilomètres de marche sur un chemin empierré et grimpant, croisant la foule des paysans courbés sous les fardeaux qui quittent ou rejoignent la ville seront nécessaires pour atteindre l'oratoire qui domine les vallées, entouré de montagnes sombres recouvertes de jungles épaisses. Par çi, par-là, quelques champs rappellent " les hommes de maïs" d'Asturias. La demi obscurité qui règne sous le couvert des grands arbres, l'encens qui brûle et les allées et venues des indiens donnent un caractère mystique au sanctuaire où les offrandes en tout genre jonchent le sol, les arbres et l'idole elle-même. On offre de l'encens, des fleurs, des cigarettes, de la nourriture, de l'alcool, des volailles sacrifiées et divers objets artisanaux. Les bougies brûlent de toute part et la cire, en s'écoulant, fixe les offrandes qui, avec le temps, prennent un air de reliques. Le Pascual Abaj est une statue de pierre noire, grossière, représentant une tête aux allures de masque. Haute à peine d'un mètre, elle se dresse sur le pourtour d'un cercle de pierres tout aussi noires, brûlées, elles aussi, par les fumées des feux qui sont sans cesse allumés à l'intérieur. L'endroit évoque le recueillement et la magie, mélange de cultes païens animistes et de dévotions catholiques, bien que les quelques croix qui jonchent le sol aux environs n'aient pas toutes une signification chrétienne. Les cultes ancestraux sont toujours vivaces, les Mayas ayant appris au cours des siècles à leur donner une apparence catholique, afin d'éviter les persécutions qu'entraînait et entraîne toujours l'intolérance des missionnaires prosélytes.

Je  sens l'âme et le cœur mayas qui palpitent et envahissent la forêt, ayant réussi à survivre au génocide et à l'acculturation. La réalité rejoint la magie des livres et des rêves…

 

L'après- midi sera consacré aux danses et à la fête. Les participants ont revêtu les habits traditionnels faits de tissus multicolores et richement brodés d'or et d'argent, mélange de tenues mayas authentiques, d'habits sacerdotaux et d'uniformes de conquistadores. De longues capes colorées, lourdes et somptueusement décorées recouvrent vestes et pantalons chamarrés où scintillent les motifs précieux ; les visages sont recouverts de masques qui évoquent tantôt les dieux mayas, tantôt les faciès graves et sévères des conquérants espagnols. Autrefois, cela traduisait sans doute un signe d'allégeance à l'envahisseur, mais l'aspect grotesque de beaucoup d'entre eux témoignait certainement d'ironie et mépris à son égard. De longues plumes colorées sur les couvre-chefs complètent la tenue des danseurs qui exécutent leurs ballets au son des tambours et des flûtes. Quoique non secrètes, ces danses ont une signification bien particulière pour les participants qui veulent en garder les mystères et j'apprendrai, à mes dépens, qu'ils n'apprécient guère les touristes qui volent leur image. Fendant la foule, l'un des danseurs se précipite vers moi, bousculant l'appareil photo pour empêcher de fixer ces moments. Je devrai me cacher à l'abri des marchandises entassées sur la place pour réaliser quelques clichés au téléobjectif, bravant l'interdit et leur air menaçant. Un peu plus loin, un orchestre de mariachis, arrivé là par on ne sait quel mystère, fait résonner les accents de sa musique mexicaine…

 L'alcool et la bière ont échauffé les esprits et la fête prend une tournure plus violente, les cris et les bagarres se mêlant à la musique. Sauvegarde d'une identité, manifestation d'indépendance, volonté de s'affirmer et retour aux sources de l'âme indienne, tels sont les dessous cachés de ces cérémonies qui doivent rester hermétiques à l'étranger. Peu importe de savoir ce qui demeure authentique et ce qui n'est que manifestations de joie et d'exubérance sans signification culturelle, la fête bat son plein, charge à chacun d'en savourer les plaisirs. Le rideau  va bientôt retomber et le monde maya retrouver ses mystères…


DAL LAKE ET DUM DUM

 

 

 

 

Eté 1971. C'est la guerre entre l'Inde et le Pakistan. L'Inde, gratifiée de "non violence" dans l'imagerie occidentale grâce à un Mahatma génial et fin politique, se transforme, depuis l'indépendance en  un pays à vocation hégémonique, prompt à revendiquer auprès de ses voisins et assurant une bienveillance musclée à l'égard des petits royaumes himalayens. La non violence se manifeste depuis par une multitude d'attentats, d'oppressions culturelles et sociales vis à vis de minorités ethniques diverses et un rôle souvent douteux dans ses relations internationales. Guidée par ses amitiés occidentales dans son obsession anti-communiste et sa phobie chinoise, elle ne tarde guère à se doter de l'arme atomique. Le Pakistan, lui, est cette incongruité née dans le cerveau de quelque britannique qui unit sous la même bannière une immense région occidentale, somme toute peu influencée par les Anglais, profondément moyenâgeuse et arriérée à une frange orientale, nichée au fond du golfe du Bengale, dans les marécages du delta du Gange. De la guerre naîtra l'éclatement du Pakistan qui perdra l'est, donnant naissance à la nation la plus pauvre du monde, le Bengla Desh, où la nature, les éléments et l'humanité semblent avoir conjugué leurs efforts pour regrouper tous les fléaux de la terre. 

Sur place, l'état de guerre est peu visible, se traduisant seulement par quelques mouvements de troupe et une paranoïa militaro-policière voyant des manœuvres anti-indiennes à tout bout de champ, mais le sous-continent est si vaste que tout cela passe inaperçu. Tout étranger d'aspect peu indien passe, malgré tout, pour quelque espion pakistanais et je devrai ainsi expliquer durant toute une journée qu'un Français en ballade mystico-touristique ne présente aucun danger pour la sécurité du pays, sans, pour autant, avoir échappé aux geôles locales pendant quelques heures! Les régions frontalières sont alors d'accès aisé et chacun peut se rendre au merveilleux Cachemire sans aucune difficulté. Depuis, hélas, c'est une zone fermée, interdite, paradis des manœuvres militaires et des secrets bien gardés.

Dans les années soixante dix, l'Inde est une destination obligée pour tout jeune occidental qui aspire au voyage. Les ferments de mai 68 ont donné naissance à une génération dont le cœur balance entre l'envie d'un engagement politique à visée "gaucho-libératoire" et les mirages du "bonheur" hippy dont les fleurs exhalent fortement les parfums des herbes encore exotiques en ces temps là! Mais, une fois le choix effectué, il est préférable de s'y tenir car les militants ne supportent guère les mystiques contemplateurs et ceux-ci se méfient comme de la peste rouge des politisés au couteau entre les dents. En fait, cette décision est bien souvent remise en question et, suivant le voisinage et les situations du moment, il n'est pas rare de naviguer d'un bord à l'autre, pourvu qu'il n'y ait pas de témoin de la forfaiture!

 


 

TABLE DES MATIERES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Callian, 7 février 2005.......................................................................... page 2

Dimanche 20 février.............................................................................. page 3

Lundi 21 février.................................................................................. page 10

Mardi 22 février.................................................................................. page 14

Mercredi 23 février............................................................................. page 20

Jeudi 24 février................................................................................... page 24

Vendredi 25 février............................................................................. page 30

Lundi 28 février.................................................................................. page 37

Mardi 1 mars...................................................................................... page 45

Vendredi 4 mars, 11 heures.................................................................. page 48

Dimanche 6 mars, 20 h 30................................................................... page 52

Lundi 7 mars....................................................................................... page 57

Mardi 8 mars, 10 heures...................................................................... page 60

Jeudi 10 mars, 15h30, chambre 309 du Gran Hotel Costa Rica............... page 61

Lundi 14 mars, 14 heures, Callian........................................................ page 64

Moments, en forme d’Intermède,  rêves et souvenirs.............................. page 67

Désillusion

 

 

jp0683@hotmail.com


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Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 6

en salle d’attente et c’est à nouveau le départ en Airbus A340 vers Madrid, treize heures de vol, treize heures pour abandonner le Costa Rica, abandonner Ivette…

 

Reverrai-je ce pays ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Moments, en forme d’Intermède, rêves et souvenirs.

 

 

 

Les récits de voyage et les livres d'aventure ont ceci d'attristant que de rendre anodines et quelconques nos propres expériences. L'expédition du quidam édité est toujours plus belle et plus risquée ; il a toujours vu ce qui nous a échappé. Les descriptions et les rencontres nous paraissent plus marquantes pour peu qu'elles nous soient relatées par un inconnu aux dons de conteur. Est ce la précipitation de tout entrevoir, le manque de temps ou l'incapacité à découvrir qui nous masquent l'essentiel ? Où donc réside le don d'apercevoir les sens cachés et les signes indistincts qui sont la marque du fondamental ? Souvent, je m'arrête au fil des pages, au détour d'un paragraphe ou à la croisée des chemins de l'auteur, traquant alors le détail qui m'aurait échappé, la situation que j'aurais manquée. Est-ce la qualité littéraire du récit qui embellit la réalité ou le temps de l'écriture-lecture qui permet de revenir sur les instants du passé et fait resurgir les détails enregistrés mais non encore placés dans les cases de la mémoire active ? Je ne sais, mais, sans bouger, au fil des pages et des livres, j'apprends aussi à voyager et les expériences d'autrui me permettent, à mon tour, d'ouvrir les yeux. Je n'oublie pas, malgré tout, qu'imagination et poésie font leur œuvre venant apporter leurs fioritures aux événements et, c'est tant mieux. Voyager enrichit, fabrique et peaufine notre personnalité, c’est bien connu, mais cela se fait d’une façon insensible et silencieuse, en catimini ; les expériences du jour, à priori fugaces et destinées à l’oubli, vont devenir au fil du temps, sous la pâte à roder du quotidien et des souvenirs, sous l’affûtage permanent de la vie, les pilotis sur lesquels reposent nos émotions et, jour après jour,  à notre insu, elles vont édifier l’armature de notre esprit qui peut alors s’envoler et supporter un possible banal. Néanmoins, jamais le voyageur, je veux dire celui qui sait s’imprégner de l’autre et s’efforce à l’intégration, jamais il  ne ressortira indemne de cette singulière confrontation. Alors, sans doute, les images des auteurs peuvent être séduisantes et belles, mais les nôtres sont une part de nous, et si le peintre nous offre un tableau, désormais nous habitons le notre.

 

Les définitions, justifications et motivations du voyage remplissent des pages entières, mais l'une des plus belles et des plus judicieuses qu'il m'ait été donné de lire se trouve sous la plume de Yves Pestel dans "Ricochets Caraïbes" : " C'est là notre privilège de voyageurs que de choisir et sentir les lieux et les moments. (…). Au fond, la maturité d'un voyageur est atteinte lorsqu'il a retrouvé un regard d'enfant. Le vrai voyage ne commence que si l'on s'est démaquillé au mieux de sa pensée, de sa culture, de sa langue. Alors, on peut s'étonner de tout. Il faut à chaque fois un peu de temps pour cela." Les hordes organisées ne voyagent pas, mais prennent vacances et photos, emmagasinent quelques souvenirs étiquetés et standardisés puis filent vers les tables réservées par les bons soins du tour-opérateur ; après avoir pollué, elles peuvent alors juger, comparer et vanter les mérites de la mère patrie, qu'après tout, elles sont bien contentes de retrouver ! Où est la magie de l'ailleurs, où est la merveilleuse alchimie qui transforme la réalité en rêve éveillé (à moins que ce ne soit l’inverse…) et l'ennui lénifiant en sursauts et convulsions de découverte et partage ? Pour se faire plaisir, il faut pourtant, parfois, se faire peur, subir les assauts d'éléments destructeurs et non prévus, accepter de perdre ses repères et se laisser renaître à l'orée d'un monde nouveau. Il n'y a pas de goût du voyage sans quelque tendance suicidaire ou velléité mystique « ressuscitaire »; sinon, il se limite à imprimer sur l'écran de la nature les images séduisantes et enjôleuses des documentaires bien ficelés. Certes, ce peut être une motivation suffisante pour abandonner momentanément le sclérosant quotidien, s'organiser un espace et un temps de renouveau et s'emplir d'une énergie nouvelle mais, celui qui compte se fondre dans un monde inconnu et tenter de capitaliser de nouveaux gènes au contact de l'ailleurs ne se contente plus d'émotions esthétiques et recherche une véritable initiation. Rite initiatique, telle pourrait bien être la véritable définition du voyage. Comme, au fil des siècles les sociétés ont transformé leur culture au contact de peuples neufs, le voyageur s'enrichit de la différence en sachant rester malléable et réceptif. Mais cette capacité s'accommode t-elle  de la nostalgie du passé ? Sans doute, et elle en a même besoin pour se développer et mûrir, ce sont ses racines. Abandonner ou refuser, mais ne pas renier totalement... Les images s'impriment d'elles-mêmes dans le kaléidoscope de notre mémoire et resurgissent tels des éclairs qui viennent illuminer la grisaille des jours de rêve. Ou bien, c'est sans prévenir, alors que l'esprit est occupé à quelque tâche quotidienne, qu'apparaît le flash d'un instant de passé exotique. Magie… 

 

 


DESILLUSION 1998.

 

 

 

 Depuis des mois, loin du Costa Rica et, de nouveau plongé dans la monotonie du quotidien, me voilà repris par l’obsession du départ ; les moments de liberté, où l’esprit s’évade et vagabonde vers les moites et lointaines tropiques me conduisent une fois de plus vers les rivages de l’Amérique Centrale, ses forêts pluvieuses, ses déserts brûlants, ses villes grouillantes où la foule des Indiens, des métis et des noirs entremêlent leurs couleurs sur  la toile de mes rêveries ; je respire à nouveau l’âcreté de la poussière, les effluves épicés des quartiers populaires, l’odeur entêtante des jungles secrètes et mystérieuses où, sauvage et féconde, la vie dispute les lieux aux miasmes du pourrissement et de la décomposition. Mêlés en mon esprit, fugitifs, réalistes ou parfois déformés, souvenirs visuels, odeurs et  bruits envahissent ma torpeur mélancolique…

 

La prochaine destination, après quelque hésitation où j’envisageais Belize et Panama, sera donc le Honduras, géant d’Amérique Centrale, encore inconnu des tour-operators et des foules de touristes. Hon-dou-rasse …Clef de voûte du continent, ignoré et silencieux, bordé  de médiatiques et turbulents voisins, ce pays excite ma convoitise  par la sonorité de ses très hispaniques syllabes…Agrémentées de leur accent tonique, elles suffisent à me transporter sur les rives des Caraïbes, au pied des cordillères et au milieu des ruines mayas, où le rêve prend forme au fil des pages du guide touristique. Les jours passent et, peu à peu, se dessine l’itinéraire qui me fera découvrir ce qui, pour l’instant, n’est que tours et détours sur la carte punaisée au mur du bureau ; le quadrilatère irrégulier et bordé de bleu que dessine le pays se peuple de noms encore inconnus, les  villes et les villages se disposent au sein  de l’entrelacs des courbes de niveau et des sillons plus ou moins marqués que forment les cours d’eau. Les masses brunes des massifs montagneux, les étendues vertes des forêts tropicales, les plages irisées des basses terres marécageuses et des mangroves deviennent  le tissu où s’impriment progressivement les communautés urbaines et villageoises. La toile d’araignée que tissent routes et chemins organise peu à peu cet univers inconnu en un ensemble cohérent où j’apprends à fixer mes repères. Hier encore ignorés, ces noms  de lieux deviennent étapes ou  buts d’excursion. Je vais pouvoir, à nouveau,  rêver sur la jungle que dissimulent les représentations cartographiques, m’embarquer sur le pointillé secret des chemins difficiles et peu carrossables, gravir les pentes des sierras et dévaler leurs versants les plus abrupts ; fatigué de l’immensité des paysages sauvages, et, enivré de sites historiques, il me restera alors à explorer les villes et leurs secrets.

 

 Déjà repérée comme point de départ, San Pedro Sula, à la réputation de  fournaise tropicale, sera mon premier contact avec le pays ; Omoa et Puerto Cortes, ses voisines immédiates, sauront me faire renouer avec les Caraïbes... Sous le ciel menaçant, ponctué de sombres nuages dérivant au gré des alizés, j’imagine  la chaleur humide où, mêlés aux accents de musiques garifunas, flottent les parfums de fruits tropicaux gorgés de soleil ; Bob Marley égrène ses mélopées lancinantes sur lesquelles, indifférents et lointains, se balancent des rastas plongés dans leurs rêves …

 

Plus loin, vers le sud ouest, longeant les sierras, la route s’étire vers Copan ruinas et ses vestiges mayas perdus dans la jungle. Les pyramides aux escaliers vertigineux, les stèles aux regards grimaçants s’organisent peu à peu dans mon imagination prenant, malgré moi, l’apparence des souvenirs de Chichen Itza ou Tikal. Les bruits de la forêt, où les gémissements de  la végétation se mêlent au chant des oiseaux accompagnent la visite au cœur de cette civilisation disparue sans explication pour les historiens. Les fantômes de chefs emplumés, les cris et lamentations des sacrifices humains, les bruits de la foule dans la cohue du marché ou les silhouettes furtives de sveltes et jeunes indiennes semblent encore habiter ces lieux …Les pavés ont fait place aux vertes pelouses et la peau cuivrée des indigènes à celle, laiteuse, des touristes qui ingurgitent les paroles du guide local. Ici  se dégage une sensation de mystère et les inconnues qui persistent dans la connaissance de cette civilisation ouvrent grandes les portes de l’imagination. Au-delà de la majesté et de la beauté de l'endroit, revient sans cesse le pourquoi de la disparition de cette ville, les conquistadors, cette fois, n’y étant pour rien…Santa Rosa de Copan ramène à la réalité et au présent, la foule bigarrée y a traversé les siècles et, sans doute, ressemble encore pour quelque temps à celle d’autrefois. Les petits métiers sont semblables, le savoir-faire presque intact et la langue des ancêtres toujours vivante. Le village, minuscule, aux habitations rudimentaires allonge ses rues poussiéreuses brûlées par le soleil implacable ; la vie continue, silencieuse et réglée au rythme des saisons, immuable, même si les publicités nord-américaines et les ronflements des diesels rappellent cette fin de vingtième siècle.

 

La route qui part vers l’est, vers Gracias a le bon goût de n’être qu’empierrée, traversant des montagnes dénudées où ne poussent que les candélabres épineux des cactus du désert. Mal revêtue, elle allonge les distances et oblige à s’immerger pleinement au cœur de la région, distillant la délicieuse sensation d’isolement au bout du monde. Quelques villages de montagne, perdus et lointains jalonnent le parcours, et  les rares hameaux traversés sont autant de bornes sur le chemin de l’extase. Sans doute, quelques buffles errent le long de la route, quelques rares paysans reviennent de leur lopin de terre, accompagnés de gosses au regard mélancolique qui savent encore s’amuser des jeux que leur offre la nature. Pour imaginaire qu’elle soit, seulement suggérée par mes lectures et les voyages du passé, cette découverte de la région ne m’en paraît pas moins bien réelle et les kilomètres de pistes s’additionnent au compteur de mes rêves…

 

Un peu plus au sud, le Salvador et la bahia de Fonseca barrent la route du Pacifique, mais ils ne sont pas prévus dans le périple ; le Pacifique, pour moi, évoque trop les Etats Unis et leur Californie pour me donner l’envie d’y aller. Plus je parcoure l’Amérique Centrale ou l’Amérique du Sud, plus mon dégoût des Etats Unis et la haine de leur impérialisme trouvent pâture, se nourrissent et prospèrent. Les républiques banane, les révolutions avortées, les dictatures réactionnaires portées et maintenues au pouvoir par leurs soins, les contras et tous les symboles de leur mainmise sur le continent ne font que conforter mon aversion étasunienne. Même l’échec de son socialisme ne pourra enlever à Fidel l’honneur et la gloire d’avoir lutter contre les Américains du Nord, même la récupération du mythe du Che par les descendants des honteux Marines de la Baie des Cochons ne pourra faire oublier qu’il haïssait et combattait leurs pères et, jamais, son assassinat par les suppôts boliviens, commandé et orchestré du Pentagone, ne pourra laisser croire à leur victoire. Si, une fois mort, ils t’ont coupé les mains, Commandante, ils n’ont pu effacer de ton visage ce rictus qui hantera pour toujours les livres d’histoire et gonflera d’espoir toutes les jeunesses du monde en quête d’idéaux. Ton merveilleux et célèbre portrait au béret (merci……..) fleurit encore sur fonds rouge, et pour toujours, sur les murs des chambres adolescentes. Nouveau Jésus, tu as le mérite, toi, d’être authentique et n’as pas besoin d’une douteuse ressuscitation car tu seras toujours vivant. Du nord au sud, les noms des Zapata, des Pancho Villa, des Sandino, des Bolívar et de tous leurs frères d’armes à travers les siècles, jusqu’à Rigoberta Menchu et bien d’autres encore, tous rappelleront que l’Amérique latine a su se battre pour se libérer des jougs impérialistes. Au-delà des paysages et des sites, de la civilisation et des mœurs, du soleil et du métissage, de l’ambiance locale, de la musique et de la littérature, ce passé de lutte explique sans doute mon attirance pour ce continent en ébullition. A l’heure où l’Europe se débat dans de sordides conflits sans fin, où l’Asie ne va pas tarder à découvrir le revers de sa course effrénée vers le modernisme, où l’Afrique s’enlise inexorablement dans son sous-développement et où les infâmes barbus voudraient dicter leurs ignobles lois de merde, l’Amérique Centrale et sa voisine du Sud représentent, à mon sens, l’avenir de l’humanité. 

 

Pour l’instant, le 4x4 loué à San Pedro Sula me rapproche de la capitale et les petites villes à l’aspect colonial, La Esperanza ou La Paz  me préparent à la découverte de Tegucigalpa. Capitale sans visage, dont le nom même est bien souvent inconnu, Tegus sera sans doute une authentique révélation. Dans mon imaginaire, elle ressemble plutôt aux modestes Guatemala City ou San Jose qu’à la vertigineuse Caracas. Son site, pourtant, entouré de montagnes et de falaises évoque davantage la belle vénézuélienne. Nichée au pied des hauteurs, dominée par les belvédères du parque La Leona et par El Picacho, elle tente d’en escalader les pentes, lançant à leur assaut ses ruelles tortueuses et escarpées. Forte de huit cent mille habitants, séparée par le rio Chiquito de sa populaire voisine Comayagüela, la ville s’essaie au mélange des genres, juxtaposant les quartiers coloniaux à la modernité de quelques immeubles neufs. Je ne tenterai pas davantage d’imaginer son aspect, réservant sa découverte au moment où mes pieds en  fouleront le sol, parcourant alors la plazza Morazan ou l’avenida Paz Barahona. Sans doute, aimant l’ambiance des bas-fonds, le quartier de Comayagüela, réputé pour son insécurité et ses endroits louches, attirera mes pas et j’espère y vivre les moments d’émotion teintés d’angoisse qui m’excitent tant en voyage…

 

Sans prétention, les capitales d’Amérique Centrale conservent une dimension modeste et humaine qui les rend particulièrement attachantes ; pour en faire le tour, en saisir l’âme profonde et la singularité, il suffit souvent de quelques heures, voire de quelques jours. La ville est univoque, contrairement aux grandes capitales qui ne sont que juxtaposition de lieux sans aucun point commun. Point n’est besoin, ici, de rutilants métros souterrains, la visite s’effectue à l’air libre en piéton réceptif ou au travers des vitres grasses et poussiéreuses des bus et des taxis, au contact direct de cette population animée et colorée. Tegucigalpa dévoilera donc rapidement tous ses charmes et je l’espère offerte et enfiévrée.

 

Deux ou trois jours sur place et l’envie me reprendra de parcourir le pays, découvrir à nouveau les endroits isolés, les campagnes et leurs "campesinos" ; quelques noms ont attiré mon attention sur la carte. Que peut bien cacher la "valle de los angeles", et ces villes aux accents si évocateurs, Ojojona, Yuscaran, San Antonio de Oriente, El Zamorano et bien d'autres ? Sans doute des bourgades sans histoires, en dehors du temps, à demi endormies…Mon regard y croise des visages au teint basané, des silhouettes semblables à leurs homologues des pays voisins, paysans au chapeau de paille sur la tête, jeunesse où le jean a remplacé depuis longtemps déjà les vêtements traditionnels. Cette vie de province fera la transition avec les zones sauvages des parcs nationaux, débauche de jungle et d'espaces inviolés, délicieusement désertes sur la carte, sans routes, sans villages, seulement traversées du sillon bleu des rios qui cheminent entre les murs de végétation. L'un d'eux m'attire particulièrement, le rio Platano qui, parallèlement à la frontière nicaraguayenne remonte en zigzaguant vers le nord et les Caraïbes, à travers l'étendue vierge de la Mosquitia. Depuis Dulce Nombre de Cumi, dernière agglomération de ce lieu reculé, un petit sentier suit le trajet du fleuve et l'envie me prend d'effectuer la jonction en 4x4 avec le littoral. Cette jungle perdue, fréquentée seulement de quelques tribus d'indiens, d'aventuriers chercheurs d'or ou de braconniers est, paraît-il, l'une des régions les moins explorées et les moins connues d'Amérique Centrale. Les tribus qui y vivent ont conservé le mode de vie et les coutumes des Amérindiens d'autrefois, un peu à l'image des Yanomamis du Venezuela. Que rêver de plus exotique et de plus excitant que de se plonger dans cet univers inconnu et hostile qui donne au voyageur une âme de pionnier ? Abandonner la sécurité des lieux civilisés, ne compter que sur la chance et ses capacités à se débrouiller…J'aime ces immensités de verdure, ces forêts impénétrables, immuables depuis la nuit des temps, grouillantes d'une vie primitive et sauvage, où tous les repères de la vie sociale occidentale ont disparu.

 

Quelques jours d'enfer vert à lutter contre une nature farouche et imprévisible et ce sera le retour à la civilisation, sur les rivages paradisiaques de la côte caraïbe ; aux environs de Palacios et Trujillo, je retrouverai avec plaisir ces plages à perte de vue, où la silhouette tremblante et penchée des cocotiers se détache en ombre chinoise sur le crépuscule tropical, et l'horizon infini de la mer dont le bleu turquoise, ourlée de l'écume des rouleaux dessine au loin la courbe de l'horizon. Cette côte, dans l'ensemble, n'est encore pas trop envahie de touristes et les "bétonneurs" n'y ont point trop sévi. Il existe toujours de nombreux villages pittoresques, où la vie garifuna suit son cours ancestral, partagé entre les occupations de la pêche et celles de la vie domestique. Sur tout le littoral, à deux pas  de la jungle, des petites criques abritent ces hameaux de pêcheurs ; les barques, aux couleurs vives et criardes, reposent sur la plage, au milieu des filets qui sèchent à même le sol, tandis qu'un peu à l'écart, les cabanes de bois aux toits de palme résonnent des musiques latinos. Des hamacs de chanvre blanc bercent les hommes endormis pendant que les gosses font exploser leurs rires au milieu des gerbes d'eau et que les femmes s'adonnent aux tâches quotidiennes.

Cette région qui, depuis les rivages du Yucatán jusqu'au nord du continent sud-américain a les yeux tournés vers la mer et la ceinture des îles antillaises est le nœud palpitant du nouveau monde, inondant le reste de la terre de ses mélopées surgies des racines africaines, contaminant l'univers de son mode de vie à la fois langoureux et endiablé. C'est là que le mélange des races a atteint sa perfection, que le métissage est le plus abouti ; ici, point de fanatisme religieux, point de carnages au nom de la "vraie" religion, chacun s'adonnant, au gré de ses convictions à ses croyances qui restent dénuées de tout prosélytisme et laissent la liberté à tout un chacun de croire ou ne pas croire. Le succès économique n'y est pas, non plus, le moteur essentiel. La  vie sait s'organiser autour d'autres objectifs et, laisser le temps s'écouler sans contrainte n'est pas la moindre des préoccupations ; la nature pourvoira, le plus souvent,  aux nécessités élémentaires tandis que la peau colorée des filles et la tiédeur de la mer suffiront à occuper l'esprit. Quand tombera la nuit, la nonchalance des tropiques saura faire place à l'exubérance la plus débridée, l'appel de la musique et de la danse mobilisant les énergies soigneusement ménagées au cours de la journée ; les  accents des steel bands se mélangeront au rythme des salsas, le rhum et la bière échaufferont les esprits et les reflets humides des perles de transpiration colleront des milliers d'étoiles sur les peaux sombres gagnées par la frénésie de la nuit tropicale.

Ainsi, sur des milliers de kilomètres, à travers le continent et les îles qui l'entourent, partout va se répandre la fièvre salvatrice…

 

Les îles du Honduras, appelées ici Islas de la Bahia, s'étirent au large de Trujillo et de La Ceiba ; au nombre de trois, Utila, Roatan et Guanaja, elles sont devenues paradis de milliardaires, attirant vers leurs lagons translucides les mêmes foules de touristes qu’ailleurs aux Antilles. Complexes hôteliers, marinas et buildings commencent à fleurir le long de leurs côtes, envahissant même les flots peu profonds qui les bordent. Je n'irai donc pas, laissant ces lieux aseptisés aux troupes canadiennes et étasuniennes, préférant poursuivre mon voyage au cœur des endroits authentiques.

 

Les villes de la côte me rapprochent de mon point de départ, San Pedro Sula et je mettrai à profit les quelques jours restants pour m'enfoncer à nouveau dans les terres et visiter l'intérieur du pays ; çà et là, des lieux aux noms magiques ont attiré mon attention, tels Minas de Oro, Yoro,  El Negrito, Jocon ou encore des réserves naturelles  comme les parcs nationaux de La Muralla, La Tigra, Punta Izopo, Pico Bonito et bien d'autres…

 

Trois semaines se seront écoulées depuis l'arrivée, trois semaines à parcourir une nouvelle fois le continent centraméricain, et un nouveau pays s'inscrira dans une case de ma mémoire, tissant les fils de la trame de mes souvenirs. Des sites, des paysages, des villes et des villages, une foule d'inconnus, des rencontres d'hommes et de femmes, quelques frustrations au milieu de moments d'intenses émotions, des regards surpris au hasard, des bruits et des couleurs, tout cela je l'emporterai à nouveau, ancré au plus profond de moi-même. La  magie du voyage se poursuivra des mois encore, des années après le retour, quand mes pensées s'en retourneront vers ces terres lointaines, pourtant ancrées  si fortement au fonds de moi. Quelques semaines et quelques livres auront suffi pour préparer ce séjour, pour m'apprendre à connaître par avance ce pays que je dois bientôt découvrir ; l'image que j'en ai est maintenant bien précise. Il m'est possible d'en parler, de situer les lieux sur la carte, de m'y déplacer par la pensée, en quelque sorte d'y vivre déjà. Je ressens  presque physiquement la chaleur des régions désertiques, la vigueur des pluies tropicales qui s'abattent à l'improviste, j'entends le grondement des rouleaux de la mer des Caraïbes, les bruits de la forêt, dominés, comme toujours, par le cri des oiseaux et les grognements des singes, j'entends l'accent sud-américain qui donne son caractère si particulier à l'espagnol de ces contrées. Je baigne dans cette ambiance hondurienne, imprégné de la mentalité de ses habitants et plongé dans l'atmosphère tropicale; quelques préparatifs resteront à fignoler, quelques détails à régler, et je pourrai, enfin, partir.

 

Tous ces jours à rêver du départ, tous ces projets vont bientôt tomber à l'eau ; il n'y aura pas d'Amérique latine cette année, tout s'écroule. Tout est affaire de sous, et, une fois de plus, il n'y en a pas. D'anciennes dettes à éponger, une tentative de remise à zéro des comptes bancaires, tout cela repousse à plus tard le départ…

 

Plutôt que des lamentations inutiles ou des regrets stériles, me vient alors l'idée d'un voyage fantastique, économe de mes deniers et qui va me permettre de m'évader à nouveau, de retrouver ces terres affectionnées. Pourquoi ne pas revivre par l'écriture les moments qui m'ont le plus marqué, les lieux et les situations rencontrées au cours des vingt cinq dernières années et qui m'ont permis de découvrir de nouveaux horizons ? Certes les dates sont devenues incertaines, les noms souvent oubliés et les émotions parfois émoussées ; certes, le temps a joué son rôle et transformé quelque peu la réalité, mais peu importe, l'envie me prend de m'envoler une fois de plus vers l'Asie ou les Amériques et d'y retrouver les plus beaux moments de mes voyages. Je n'y garantis ni réalisme, ni vérité absolus, mais le but du départ n'est-il pas, justement, de rêver et se laisser porter par les émotions du moment ?


PUERTO BARRIOS 1975.
 
 

Niché au fonds du golfe du Honduras, à l'extrémité de l'étroite langue guatémaltèque qui s'étire entre le Belize au nord et le Honduras au sud, Puerto Barrios est la tête de pont orientale du Guatemala. Si le pays vit toujours selon des rites millénaires, son principal port, lui, revêt l'aspect le plus débridé qui soit. Le commerce et l'armée, ses deux grands initiateurs, ont su le dévergonder et son blason pourrait être orné d'un GI et d'une banane. Ce pays fut, précisément, jusqu'à ces dernières années, le prototype même de la république bananière, asservi au joug américain et réduit à l'esclavage. Une société vivant encore à l'âge des Anciens Mayas côtoyait les tenants des multinationales dont l'emprise s'étendait alors sur toute l'Amérique Centrale. Une armée, toute dévouée à la CIA, faisait régner la "pax américana", protégeant les ressortissants des Etats Unis et encadrant le commerce. Cette présence militaire, foisonnante dans les lieux stratégiques, se faisait relativement discrète dans le reste du pays, laissant les paysans et les ouvriers vivre tranquillement dans le dénuement le plus total et ne se déployant que pour réprimer quelque jacqueries et mouvements populaires. Les années soixante dix étaient encore la grande période des révolutions sur le continent et les dictatures se succédaient, portant au pouvoir les membres d'une infime minorité de familles, dilapidant les richesses nationales avec la bénédiction des Etats Unis, pourvu que fût réprimée toute velléité marxiste. Paysans, ouvriers et étudiants, jeunes en révolte mouraient alors sous les balles réactionnaires ou dans les geôles de militaires formés et entraînés aux Etats-Unis. En Europe, ils étaient des héros pathétiques que chantaient les Regis Debray qui savaient encore nous guider de leurs accents humanistes et révolutionnaires.

 

1975 était donc une année ordinaire, l'ordre des choses y étant respecté, les uns profitant outrageusement, les autres trimant et crevant comme à l'accoutumée. Cette année là, ils devaient même crever un peu plus, un tremblement de terre dévastateur allait sévir sur le pays, mettant bas quelques vestiges du premier des colonialismes et ajoutant à la misère ambiante. Malgré tout, le Guatemala restait un des plus beaux pays qui soient, présentant, comme presque tous ses voisins de l'isthme centraméricain la dualité entre les régions montagneuses, vertes et couvertes de jungles et les terres basses et tropicales des Caraïbes.

 

Pour le touriste, la renommée du pays reposait sur les grands sites historiques et archéologiques, le plus impressionnant d'entre eux étant Tikal. Caché aux fins fonds de la forêt, tout au nord, ce site maya est remarquable par l'état de conservation de ses monuments et stèles ; les pyramides y sont majestueuses et spectaculaires, clouant d'effroi nombre de visiteurs qui s'aventurent au sommet et qui n'osent plus redescendre l'à pic vertigineux des façades-escaliers. Pourtant, du haut de la plus élevée, à soixante cinq mètres de hauteur, là  où est juché un petit temple, la vue sur le site et l'horizon des forêts est féerique. Au-dessus de la cime des arbres émergent d'autres pyramides, renseignant sur l'immensité de la cité antique. De nombreuses places, bordées de temples, de palais, de vestiges de murs et de constructions diverses parsèment la ville de leurs acropoles; des jeux de pelote, des stèles ornées de hiéroglyphes, des sculptures anthropomorphiques complètent l'ensemble.

 

Parmi les sites naturels, le lac Atitlan mérite la renommée qui l'a fait connaître au monde entier. Immense étendue bleue, lovée au pied des volcans qui dessinent leur silhouette tout autour, c'est un havre de paix les jours de calme, mais, quand surviennent les tempêtes, il prend alors les apparences d'une mer déchaînée. Longtemps, la route longe le lac, et ce paysage fabuleux défile au travers des vitres du bus bariolé et bondé qui conduit les passagers vers  Panajachel. Les cônes parfaits des volcans perdent leurs sommets dans les nuages et la jungle touffue et impénétrable reste le repère de l'oiseau mythique, le quetzal. C’est aussi dans cette région de rêve que perdure intacte l’âme maya.

 

Guatemala City, à l'époque, évoque davantage une petite ville de province qu'une capitale et seuls quelques vestiges coloniaux, devenus bâtiments officiels et palais viennent rompre la monotonie des rues se croisant à angle droit et bordées de maisons basses, comme dans toutes ces régions où sévissent de fréquents tremblements de terre. La plazza de armas, où se trouve le palais présidentiel est le centre vital ; autour, quelques restaurants et bars participent à l'animation locale au milieu de la foule habituelle des petits métiers, marchands ambulants, cireurs de chaussures et autres camelots. Le commerce, comme partout en Amérique Centrale, est florissant et des centaines de boutiques aux enseignes colorées s'étalent tout au long des rues. Quelques buildings commencent à faire leur apparition, plantés çà et là dans la ville. Capitale d'opérette, Guatemala Ciudad ne possède pas le charme de la principale ville historique du pays, Antigua. Longtemps capitale, c'est une cité coloniale où le riche passé historique est encore présent à chaque coin de rue ; des dizaines d'églises, de palais, des demeures de maîtres ponctuent tous les quartiers. Les séismes ont émaillé l'histoire d'Antigua, témoins les ruines majestueuses de la cathédrale San José dont il ne persiste que quelques pans de murs et quelques voûtes mais où l'on devine les proportions gigantesques de l'édifice qui fut, paraît-il, le plus grand d'Amérique. Des arbustes tropicaux plantés tout autour des vestiges éclairent de leurs couleurs vives l'ocre antique des murs. Ville culturelle par excellence, Antigua est toujours l'un des fleurons de la vie intellectuelle du pays et les festivals en tous genres s'y multiplient. En cette année 1975, beaucoup de ces vestiges vivent leurs derniers moments, un tremblement de terre ravageur devant achever l'œuvre des siècles passés et faire disparaître à tout jamais ces témoins des temps coloniaux.

 

Non content de posséder quelques uns des plus beaux sites naturels du continent et d'avoir conservé en de nombreux endroits l'empreinte de la culture espagnole, le Guatemala offre une des images les plus vivantes de la civilisation indienne. Omniprésente, l'indianité se manifeste partout, mais quelques petites villes restent les hauts lieux de cette civilisation maya. Chimaltenango, Huehuetenango et surtout la fabuleuse Chichicastenango vivent toujours à l'heure des Mayas. Plus que des descendants directs, leurs habitants sont d'authentiques Mayas ayant conservé la plus grande partie de l'héritage culturel. La tenue vestimentaire reste la même, la langue est celle des ancêtres et la plupart des coutumes perdurent après avoir résisté à cinq siècles de colonisation, de tentatives permanentes d’acculturation sous le joug sanguinaire et esclavagiste du colon espagnol. Un judicieux mouvement de revendication sociale basé sur la volonté de conserver cette authenticité maintient au premier plan leur spécificité et le récent prix Nobel de la paix, Rigoberta Menchu, est l'illustration de la reconnaissance internationale pour cette société qui a su résister aux épreuves des colonisations successives. Asturias avait déjà fait connaître ses « Hommes de maïs » au monde entier. Chichicastenango, haut lieu de tourisme et de culture indienne méritera à elle seule quelques pages de souvenir.

 

 

Trois cents kilomètres, à peine, séparent cette région de la côte caraïbe, mais ce sont des mondes distants d'années lumière qui se côtoient. D'un côté mélancolie, avec résignation et tradition volontiers qualifiée d’archaïsme par les néo-colonisateurs, de l'autre la fougue et la folie des tropiques.

 

Pour rejoindre Puerto Barrios, je choisis de prendre le train, ayant toujours en mémoire le charme des chemins de fer sud-américains. Malgré mes efforts, je ne parviens pas à retrouver le souvenir de la gare de Guatemala Ciudad et ne peux la situer dans la ville. Je me souviens par contre très bien du tortillard qui effectue le parcours entre les deux villes, prenant son temps, s'essoufflant parfois et qui, au bout de six ou sept heures, arrive à la côte. C'était un train aux wagons en bois, plus ou moins colorés, muni de petites vitres et aux sièges bien inconfortables. La locomotive, pourvue d'un parre-buffles était sans doute à vapeur, bien que ce détail m'échappe aujourd'hui ; en fait, non, il me semble que c'était un diesel. Les wagons de voyageurs étaient en queue de train, précédés de quatre ou cinq plateaux de  marchandises.  Avec les plate-formes ouvertes situées à l'arrière de chaque voiture, l'aspect évoquait les trains du far-west. Sur cette plate-forme, deux militaires, debout, armés de fusils automatiques et scrutant les environs accompagnent le convoi, prêts à répondre aux attaques éventuelles de guérilleros surgissant de la forêt. Le trajet est peu sûr, traversant des régions qui donnent alors refuge aux troupes rebelles. D’autres militaires en armes sont assis sur le toit de quelques wagons et vont y faire le trajet.

 

La voie ferrée traverse la campagne guatémaltèque, cheminant à travers la jungle et les immenses bananeraies. La végétation, dense et touffue cherche à reprendre ses droits et envahit la voie, le train se frayant un passage au milieu des palmes et des multiples essences tropicales. La forêt est là, toute proche, palpable, mystérieuse et infinie. De temps en temps, dans une clairière, se dresse une modeste habitation, petite cabane en bois, un ranchito souvent sur pilotis, au toit recouvert  de palmes. Sur la terre battue, quelques gosses jouent devant la maison au milieu des cochons noirs et de chiens efflanqués. Des indiennes, en habits colorés, vaquent à leurs occupations et les hommes arborent le chapeau de paille à large bord. Un petit lopin de terre, à proximité de la demeure, cultivé de maïs, de patates douces, de quelques bananiers et de légumes sert à nourrir toute la maisonnée. Le train qui passe, souvent au ralenti, est l'attraction de la journée ; les enfants gesticulent, les adultes lèvent les yeux, laissant deviner leur regard lointain et résigné. Ils trouvent le temps, malgré tout, d'échanger quelques mots avec leurs congénères passagers. L'habitat, dispersé et isolé, abrite souvent  plusieurs générations sous le même toit ; les enfants sont nombreux, vêtus de haillons dépenaillés ou bien souvent nus, tandis que les adultes se transforment vite en vieillards dans ces conditions de vie difficiles.

Parfois, le train traverse un rio ou s'arrête dans un petit village de trois ou quatre habitations. A chaque arrêt, les indigènes proposent leurs marchandises, en général de la nourriture. Dans les paniers posés en équilibre sur la tête des femmes, on peut choisir des tortillas de maïs, des tamales, des fruits, de la viande cuite, tandis que d'autres proposent de désaltérantes noix de coco ou des boissons embouteillées. C'est un remue ménage coloré, chacun se bousculant pour atteindre le premier la main tendue des voyageurs qui réclament leur casse-croûte. Souvent, les vendeurs montent dans les wagons et ne descendront qu'au prochain arrêt, faisant sans doute, alors, le trajet de retour à pied, le tout pour récupérer quelques hypothétiques quetzals. On oublie là, bien vite, les notions d'hygiène qui gouvernent chez nous  et la consommation confiante de tous ces produits ne pose guère de problèmes et le voyageur serein ne s'en portera pas plus mal.

 

Depuis le départ de Guatemala Ciudad, la vie s'est organisée pour la durée du trajet ; les uns, terrassés par la chaleur étouffante se sont endormis et ronflent sereinement, d'autres mangent ou discutent. Aujourd'hui,  peu de voyageurs, mais lorsque la fin de semaine arrivera, les places assises deviendront rares, chaque arrêt amenant sa fournée de travailleurs qui se rendent à la ville. Puerto Barrios est en effet la destination traditionnelle des ouvriers des plantations qui vont dépenser à la ville le gain de la semaine. Hommes seuls, vivant dans des conditions difficiles, ils oublieront dans l'alcool et auprès des femmes l'exploitation dont ils sont l'objet. En ville, tout est organisé autour du commerce du plaisir.

Pour l'heure, sur la banquette en face de moi se trouve une jeune guatémaltèque de seize ou dix sept ans, brune, un peu métissée mais au caractère plus espagnol qu'indien. Ses cheveux sont tirés en arrière, ses yeux noirs et profonds et elle possède la peau cuivrée des sud-américaines. Elle est vêtue à l'occidentale, jean et tee-shirt et il émane d'elle la séduction sauvage et fiévreuse de l'exotisme. Mes vingt cinq ans tombent instantanément sous le charme de cette vénus tropicale, svelte et racée. De longs moments, mes yeux navigueront entre la découverte du paysage et la jeune éphèbe dont j'essaie de croiser le regard, le plus souvent plongé dans la lecture de livres scolaires. Elle se sent observée par cet étranger assis en face d'elle et ne semble pas trop farouche, me laissant de temps en temps plonger au fonds de ses yeux sombres. Un sourire, presque une invite m'incite à engager la conversation ; elle s'appelle Maria Linda et, après sa semaine d'école à Guatemala Ciudad, elle part retrouver sa mère qui vit à Puerto Barrios. Curieuse, elle veut connaître ce qu'il en est de la vie en France et m'explique son pays. Quelques mètres derrière, les sentinelles armées se mêlent à notre conversation et semblent plus intéressées par Maria Linda que par la surveillance de la voie. Appuyés sur la rambarde, le fusil négligemment en bandoulière, leur mission est quelque peu oubliée, mais tout est calme et seuls les arrêts du train les ramène à leur fonction de surveillance, le doigt sur la gâchette, prêts à toute éventualité.

     _ ¿ Maria Linda, puedes tomar una foto ?

     _ Si, vale…et me voilà photographié avec les deux fiers soldats, sur fonds de bananiers. Ma barbe de guérillero de salon y est du plus bel effet. A mon tour, je fixe sur la pellicule la jeune fille et les militaires. Ces images qui évoquent si bien l'Amérique latine resteront pour toujours gravées dans ma mémoire : un train perdu dans la jungle, le sourire d'une écolière, les armes et les relents de tortillas, le brouhaha de sonorités hispaniques, c'est tout le continent qui s'offre à l'instant même. Je suis bel et bien plongé au cœur de l'Amérique Centrale et ne peux m'empêcher de souhaiter lui appartenir. Malgré mes origines, je me sens ici chez moi.

Au fil des kilomètres, nous nous approchons de Puerto Barrios traversant toujours les bananeraies de la United Fruit qui s'étendent à perte de vue. Soudain, le train s'arrête en pleine campagne et une agitation inquiète s'empare de tous les voyageurs. Rien de précis ne motive cet arrêt et, bien que comprenant mal le discours des uns et des autres, leurs suppositions, j'imagine que chacun s'attend à voir débarquer une troupe de rebelles. Pour l'instant, rien ne se passe, les militaires, aux aguets, ont quitté leur poste d'observation et patrouillent le long du train. L'attente se prolonge, sans que rien n'arrive et l'agitation fait place à un silence pesant chez mes compagnons de voyage. Vers l'avant du convoi, montent des bruits de conversation animée, visiblement les palabres s'enveniment. Malgré les militaires qui empêchent les passagers de descendre du train pour assouvir leur curiosité, j'arrive à sauter le long de la voie, sous le regard réprobateur de Maria Linda qui veut me faire comprendre que ce ne sont pas mes affaires. Cinquante mètres plus loin, cinq ou six hommes en armes, vêtus de treillis et coiffés de chapeaux de rangers sont en grande discussion avec nos militaires et quelques hommes descendus du train. Les discours sont vifs, mais les armes restent sagement sur l'épaule. Cela ne ressemble guère à une embuscade et les deux parties semblent être du même bord à moins que les velléités guerrières des uns et des autres soient un peu émoussées. Dans les années soixante dix, en effet, la révolution attaquait rarement à l'aveugle, respectant le peuple dont elle était sensée défendre les intérêts. Les attentats sanglants débuteront un peu plus tard, en réponse à l'entraînement perfectionné des militaires sous la houlette des Américains. Le "sentier lumineux" et les " contras" n'existaient pas encore. Les révolutions avaient des objectifs militaires ou économiques et s'attaquaient aux puissants. La contre-révolution, elle, s'attaquera sans distinction au peuple et au pouvoir. L'arrêt se prolonge, et les curieux sortent peu à peu des frondaisons des bananiers, chacun arborant la machette qui, en cas de nécessité peut se transformer en arme redoutable. La tension monte, les hommes arment les fusils automatiques, les militaires reculent, prêts à faire feu tandis que les moins téméraires rejoignent le couvert des plantations.

Soudain, une détonation retentit, les femmes et les enfants se dispersent et le cri des oiseaux apeurés répond au coup de feu. C'est sans doute un tir en l'air pour en finir avec la situation, mais les militaires repoussent à coups de crosse ceux qui tombent à leur portée; je regagne le train sans avoir bien compris ce qui s'était passé.

     _  ¿ Que occure, Maria Linda …Son guérilleros ?

     _  Son campesinos…

     _  ¿ Que quieren ?

     _  No se, son hombres de la selva, no saben lo que hacen.

Je comprends que la jeune guatémaltèque fait partie de cette classe moyenne qui voit d'un mauvais œil le combat de libération populaire ; souvent venus de rien, ses représentants ont acquis certains avantages et ne sont pas prêts à les remettre en question. Peu importe, j'ai vu que la révolution fait partie de la vie quotidienne, moi qui ne la connaissais que par les livres ou derrière un demi dans un bistrot d'étudiants. J'ai compris aussi qu'elle n'est pas faite que d'actes héroïques, mais que c'est un état d'esprit permanent.

 

Le train repartira au bout de trois quarts d'heure ; j'essaierai de parler un peu de la situation sociale du pays avec ma voisine, mais elle reste résolument fermée à ce genre de discussion, préférant savoir ce qui m'amène à Puerto Barrios et ce que je compte y faire. Pour ma part, je lui propose que l'on se retrouve en ville après avoir  trouver un hôtel. Nous arrivons ainsi au terminus, sur les bords de la mer des Caraïbes.

 

Puerto Barrios est alors une ville de vingt mille habitants à l'embouchure du rio Dulce. C'est le port principal du pays par où se fait l'exportation de la banane; c'est aussi une ville de garnison où se côtoient les militaires du Guatemala et ceux de la base américaine. Des militaires, des dockers, le climat tropical étouffant, tout y rend l'ambiance survoltée et explosive. La gare, simple bâtisse sans aménagement particulier est située dans un terrain vague à l'entrée de la ville ; il faut franchir une symbolique barrière et une longue avenue plus ou moins déserte, creusée d'ornières et bordée d'herbes folles conduit vers le centre ville. Quelques bâtiments bariolés de couleurs vives et criardes sont dispersés de chaque côté. En cette fin d'après-midi, la chaleur  pesante, l'humidité ambiante, la fatigue du voyage et le manque de sommeil rendent cette marche forcée pénible et épuisante. Le sac à dos, bien que peu rempli devient vite un fardeau excessif.

 Je me mets en quête d'une chambre pour les deux ou trois jours que je compte passer ici. La ville se dévoile peu à peu, typiquement caraïbe avec ses maisons basses, en bois, souvent peintes de façon recherchée, aux toits de tôle rouillée et d'où s'échappent musique et ambiance créoles. Les couleurs passent vite sous l'humidité des tropiques et tout prend des teintes pastel contrastant avec la luminosité aveuglante de l'azur. Les rues, rarement goudronnées, sont souvent de terre battue, parfois bétonnées et les échoppes se cachent derrière leurs portes fermées, chaleur et insectes obligent. Seule, la profusion des pancartes publicitaires permet de les discerner. Les poteaux télégraphiques disputent le ciel aux palmiers et aux manguiers, mais la végétation luxuriante est prompte à recouvrir les endroits abandonnés, à l'écart des lieux de passage. L'aspect est plutôt propre malgré les quelques détritus qui jonchent les bas-côtés herbeux.

 

 La population est fortement dominée par les noirs, descendants lointains des esclaves qui ont peuplé toute la région. La ville est animée, chacun vivant sur le trottoir ; devant les boutiques, sur le pas des portes, les conversations vont bon train et nombreux sont ceux qui  se balancent sur des chaises à bascule et montent une garde somnolente devant chaque entrée. Je suis d'emblée sidéré par le nombre de bars, de pensions et d'hôtels qui jalonnent les rues et dont les noms évoquent les lieux les plus chauds de la planète. Le bar Pigalle côtoie la pension Hamburg ou l'hôtel Soho. Chaque maison renferme son estaminet, souvent réduit à un simple comptoir avec une ou deux tables, les clients consommant le plus souvent debout devant l'entrée, la canette de bière à la main. Chacun crie, s'invective, tentant de couvrir le bruit de fonds de la musique omniprésente. Les sonorités musicales ressemblent à celles des pays et des îles voisines, semblant toutes sorties du même haut-parleur au timbre nasillard et saturé. Accoudés au comptoir ou à moitié somnolents et abrutis par l'alcool, un tas de types sont là, souvent prostrés et immobiles, les yeux dans le vague, indifférents et silencieux. Chapeau de paille, chemise ouverte, pantalon de toile délavé,  large et souvent trop court constituent la tenue vestimentaire la plus courante, chacun portant les "chollas", sortes de sandalettes locales, laissant deviner des épidermes basanés tannés par le soleil implacable. Beaucoup de filles, noires ou métisses, aguichantes et soutenant  le regard laissent deviner sans difficulté la nature de leur activité…

 

Puerto Barrios vit de l'alcool et du sexe et, sans doute, d'autres trafics encore moins avouables, bien qu'en ces années là, le trafic de drogue ne fût point aussi développé qu'aujourd'hui. A deux cents kilomètres à la ronde, chaque fin de semaine, les pla


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Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 5

DIMANCHE 6 MARS, 20 H 30.

 

 

 

Je me balance sur un fauteuil à bascule devant le bungalow du lodge La Cusanga à Punta Uvita. Je suis au sud-ouest du pays, terminus méridional pour cette année. Devant moi, l’obscurité mais, à peine à 100 mètres, l’Océan Pacifique et partout autour les craquements, les glissements et les feulements de la jungle qui s’éveille pour la nuit. Flash-back.

 

 

Vendredi, vers 17 heures je suis allé attendre Ivette à Cartago et nous nous sommes retrouvés sur l’esplanade de la Negrita qui, pour l’occasion, avait revêtu les atours d’un romantique coucher de soleil rougeoyant embrasant le ciel. Je prends plaisir à revoir la basilique aux aspects byzantins, siège d’un important pèlerinage annuel où les croyants viennent demander à « Nuestra Señora de Los Angeles », autrement dit « la Negrita », d’accéder à leurs vœux les plus chers, ce qui donne lieu à toute la comédie mercantile habituelle en ce genre de lieux. La sainteté de l’endroit n’empêche pas de voir quelques putes traîner dans les bars aux alentours de la place, ce qui, somme toute, ne trahit pas vraiment la finalité locale ! L’immense esplanade qui sert de parvis est encore animée par la foule qui se promène ou revient du travail. Les amoureux envahissent les  recoins et  les marches des escaliers de béton se livrant en toute quiétude à leurs caresses et léchages divers. La joie de retrouver Ivette me semble partagée et nous partons aussitôt vers Orosi  pour dîner au restaurant Coto, juste à côté de la « Coloniale » (c’est ainsi que les habitants appellent leur église). Je lui raconte mon séjour à Cahuita ainsi que mes petites escapades avant de rentrer à l’hôtel pour une délicieuse nuit d’amour et de tendresse où le castillan aux accents latino ajoute au plaisir. A mon avis, plus qu’en toute autre langue, rien ne vaut le trouble d’une fille qui jouit en espagnol, et, comme chaque fois où j’ai eu l’occasion de tomber amoureux et faire l’amour sur le continent latino-américain, un profond bonheur m’envahit, mélange d’émotion et de tendresse mais aussi teinté d’un sentiment bizarre fait d’une sensation d’apaisement et de fierté. Pourquoi, me suis-je souvent demandé, pourquoi cette sensibilité particulière ici ? Sans doute l’exotisme y est pour quelque chose, mais ce n’est pas d’un exotisme « touristique » dont il s’agit, mais plutôt d’un sentiment de communion totale avec gens et lieux d’ici, une parfaite harmonie entre mes désirs, ma « sensibilité » et ce que m’offre l’Amérique latine. Au-delà de l’exotisme, je veux y trouver d’autres explications. La langue, sans contexte en est une raison essentielle, mais, plus que la langue, c’est l’hispanité dans son ensemble qui me plaît tant. Mille fois, j’ai vu mon nom hispanisé sur les pancartes routières, les enseignes des boutiques, les listes des Bottin et, à chaque fois, mon esprit se mettait à vagabonder en quête  de ces cousins inconnus, ces « Estrada » coureurs des mers accompagnant les conquistadors des temps anciens, basques et montagnards des Pyrénées ayant émigré vers les Indes d’alors. Mes succinctes recherches généalogiques donnent pour origine à mon nom de famille une petite vallée perdue et encerclée de montagnes au cœur des Hautes Pyrénées. Au XVème siècle, l’Espagne n’existait encore point et les rois de Navarre dominaient cette région, quand ce n’étaient pas ceux d’Aragon ou de Castille qui la disputaient aux rois de France, tandis que, farouches et rebelles, les Basques ne laissaient à personne le droit de les dominer ; Ferdinand lui-même a dû se plier à leurs coutumes et leurs exigences  avant de mettre les pieds sur leurs terres…Les Rois Catholiques allaient entreprendre l’unification du pays… Bref, des ancêtres inconnus, réels ou imaginaires, mais en tout cas bien vivants dans mes rêves éveillés ont précédé mes pas outre-Atlantique. Sous couvert de plaisanterie pour ne pas avoir l’air trop con, mais très sérieux au fond de moi-même, combien de fois ai-je demandé à une compagne si elle ne me voyait pas quelque ressemblance avec les autochtones rencontrés ! Une autre explication ne m’enchante guère : plus qu’espagnol, mon nom viendrait de l’italien… mais Christophe Colomb, Amerigo Vespucci et bien d’autres étaient des « Italiens » (Génois, Vénitiens,  Florentins, Napolitains ou autres) immigrés et vivant en Espagne. A la fin du XVème et au XVIème siècles, les échanges entre « l’Espagne » et « l’Italie » étaient permanents, les rois d’Aragon régnant sur une grande partie de la botte (le royaume de Naples, la Sardaigne et la Sicile entre autres). Les Espagnols allaient guerroyer, en particulier contre les « ivrognes » de Français, ou s’imprégner des idées nouvelles de la Renaissance en Italie, tandis que les Italiens venaient faire fortune en Espagne, attirés par la puissance économique naissante et les récits des voyages aux Indes financés par les Rois Catholiques et leurs successeurs. C’était l’époque où le Portugal et l’Espagne se partageaient le monde, le premier régnant sur les côtes d’Afrique et les Espagnols possédant toutes « les nouvelles terres » à l’ouest des Canaries. Une famille espagnole allait donner des papes, les Borja…et l’empereur Charles allait devenir un monarque universel régnant sur l’ancien et le nouveau monde. Je veux donc croire à des gènes ibères parcourant mes veines, ce qui expliquerait mon amour et ma passion pour l’Espagne.

 

 

Comme de vrais amoureux, mais surtout comme deux amants fatigués par une nuit de baise, nous faisons un peu la grasse matinée et, à 9 heures, nous partons vers le « refugio nacional de fauna silvestre Tapantí » qui est un parc récent et encore peu fréquenté de la vallée centrale. C’est une belle promenade sur les sentiers du « bosque » qui descendent en pente raide vers le rio Orosi, torrent tumultueux qui s’étale au pied d’une belle cataracte. Son lit est envahi d’énormes rochers polis par les crues. C’est l’occasion d’une séance de farniente, allongés sur la surface lisse et chaude des rochers, bercés par les bruits du torrent et le chant des oiseaux. Tout est calme et propice à de tendres enlacements bucoliques. La forêt de Tapantí me déçoit un peu, beaucoup moins majestueuse que celle de Braulio Carillo ou Corcovado ; c’est plus sec, les plantes et les arbres sont moins impressionnants. Mais c’est tout de même une forêt de « mon » Costa Rica et j’y suis bien.

 

Au retour, nous prendrons une petite piste de montagne, vertigineuse à souhait, bordée d’a-pics majestueux et de précipices insondables. Sur la carte, c’est un infime pointillé, parfois interrompu qui permet de rejoindre Turrialba. Après une demi-heure d’ascension, nous nous arrêtons à l’auberge Tijo’s accrochée à flanc de montagne, à 1600 mètres d’altitude. A nos pieds, loin, très loin vers le bas coule le rio Orosi et, plus loin encore, la vallée du même nom. La vue sur les chaînes montagneuses de la vallée centrale est féerique, dominée dans le lointain par la silhouette embrumée des volcans. A peine arrivés, quelle n’est pas notre surprise d’entendre  un « hola, Jean Paul… ». Je m’arrête sidéré, quelqu’un me connaît donc sur cette piste sauvage, dans ce lieu plus que perdu au bout du monde. C’est Lenin qui est là, véhiculant deux Yankees dans son BJ brinquebalant.

 

-        Hola, amigo, eres tu ? que sorpresa !

 

Voilà une bonne raison de descendre quelques Imperial pour se réchauffer car il fait froid chez Tijo’s, tout en commandant une bonne « trucha » des rios d’ici. J’en profite pour goûter un fruit bizarre appelé naranjilla qui ressemble, en effet, un peu à une orange, mais en plus petit et avec une peau velue que l’on doit enlever pour le manger. Il ne pousse pas sur un arbre, mais sur une plante sauvage à larges feuilles mesurant 1,5 mètre de haut. Malgré le sel que l’on ajoute en croquant le fruit, qui à l’intérieur ressemble plus au fruit de la passion qu’à l’orange, le goût n’est pas terrible, un peu amer, mais il paraît que c’est parce qu’ils ne sont pas assez mûrs.

 

 

Retour à Orosi pour une délicieuse sopa negra et un non moins délicieux ceviche au restaurant El Nido, où, comme il se doit, et par hasard, nous tombons sur  Lenin attablé là avec toute sa petite famille !

 

Le lendemain matin, je me réveille de bonne heure et découvre une magnifique vue sur l’Irazú, complètement dégagé de toute brume et de tout nuage. L’envie me prend d’y retourner et, comme Ivette est d’accord, nous voilà repartis en direction de Cartago avant d’escalader les pentes de l’Irazú par la petite route qui passe par San Juan de Chucua où se trouve la maison natale de feu le Président Oreamuno. Comme je le notais lors du voyage de 1997, cette immense bâtisse en bois a été transformée en hôtel et nous y avions dormi cette année-là avec Dominique, dans un froid glacial et tout habillé ! A 9 heures, nous sommes devant l’entrée du parc national de l’Irazú où nous sommes quasiment les premiers, seuls un minibus et un 4X4 attendent l’heure d’ouverture. Mais qui sort du 4X4 et vient me saluer d’un « hello Jean Paul » ! Lenin…On se regarde avec Ivette, éberlués, encore lui ! En effet, ce matin à 6 heures les deux Ricains qui, eux aussi, avaient remarqué l’Irazú dégagé étaient venus taper à sa porte pour qu’il les conduise au volcan. Le panorama est toujours aussi superbe ; une mer de nuages s’est formée en dessous de nous et entoure les flancs du volcan d’une couronne immaculée. Le cratère Diego de la Haya est lui parfaitement dégagé, ses parois grises et brûlées surplombant le lac d’acide sulfurique qui en occupe le fond et dont la magnifique couleur turquoise donne un peu de gaieté à cette atmosphère lugubre. Culminant à 3432 mètres, l’Irazú est un volcan actif dont la dernière grande éruption remonte à 1963, mais il émet en permanence de sourds grondements tandis que fumerolles et nuages de poussière s’en échappent régulièrement. Ses trois cratères sont aujourd’hui parfaitement visibles, comme il y a huit ans. Un vent frisquet parcoure la terre dénudée et couche la maigre végétation qui s’est habituée et résiste aux émanations acides ; partout, à perte de vue, les montagnes de la vallée centrale moutonnent l’horizon.  Par temps très clair et, peut-être avec un peu de bonne volonté, il paraît que l’on peut apercevoir l’Atlantique et, en lui tournant le dos, le Pacifique…Le sol est fait de la cendre grise et marron du volcan et des blocs de lave parsèment l’immense étendue désertique qui borde les cratères. Mais c’est l’heure où les bus, les taxis et les voitures de touristes arrivent et il est donc temps de dégager des lieux laissant la gente ricaine à sa dernière trouvaille, monter au sommet en bus et redescendre à Cartago en vélo. Bon, tirons nous d’ici, sans oublier la halte coutumière au restaurant Linda Vista qui domine la vallée. La totalité des murs, des poutres, du plafond, des portes, du bar, bref de tout ce qui comporte une surface plane est recouverte de cartes de visite, de noms et d’adresses griffonnés sur un bout de papier, un morceau de nappe arrachée, un billet de banque ou encore un tee-shirt . J’essaie de retrouver les serviettes signées, traces de mes précédents voyages, mais, bien sûr, en vain. Par contre, la première carte que je lis est signée…Lenin, sans doute un autre, mais peut-être pas ! Cette année, je suis mieux organisé et de petites étiquettes autocollantes imprimées à la prison portent mon nom, mon adresse et mon mail… Sacrifiant au rite routard, et heureux de laisser à nouveau une trace, j’en colle cinq ou six un peu partout après avoir dégusté un agua dulce  avec Ivette. L’agua dulce, c’est du sucre de canne parfumé, sous forme de  petits berlingots (mais aussi en gros blocs de 1 kg) que l’on dissout dans de l’eau chaude ou du lait et c’est délicieux. Par la suite, j’améliorerai la recette en y ajoutant de bonnes rasades de rhum ambré…

 

 

A midi, c’est avec tristesse que je laisse Ivette à Cartago où elle prend le bus pour San Jose ; je sais que je ne la reverrai qu’avant mon départ du Costa Rica. Nous abrégeons la séparation et je prends la route du Pacifique par San Isidro el General. Je reconnais les lacets de la Panaméricaine qui grimpe vers le « Cerro de la Muerte », mais l’ambiance  pluvieuse et nuageuse en arrivant au col à 3500 mètres est triste et  lugubre comme la route. Plus on monte et plus la végétation se fait rare ; les belles sombrillas font place à des arbres rabougris et  à de faméliques buissons épineux qui forment une lande propice à la mélancolie.  Mais la tristesse résiste mal aux voyages et l’agréable paysage qui jalonne la route transversale qui redescend vers  Dominical et rejoint la cote Pacifique me redonne bien vite le moral. Playa Dominical, définitivement devenue paradis pour surfeurs nord-américains plus ou moins désargentés a bien changée depuis huit ans. De nouvelles cabinas et davantage de boutiques à touristes ont envahi les abords de la plage, mais les tentes des campeurs sont toujours aussi nombreuses sous les arbres. Je gare le Daihatsu sur la playa, cherchant désespérément un autochtone, mais ça ne parle qu’anglais…Au secours, je n’irai même pas boire ma bière à la soda prés des cabinas où nous avions passé deux nuits, car il n’y a que des blondinettes yankees, des surfeurs tatoués ou quelque gringo quinquagénaire essayant de s’envoyer une midinette,  toute une faune qui me donne envie de gerber. Pourtant, j’avais gardé un bon souvenir de Dominical, sauvage et quasi déserte en 98. A l’époque, c’était déjà une plage branchée mais encore cool et agréable. La mer y est souvent déchaînée, avec d’énormes rouleaux qui viennent écumer sur le sable. Un guetteur à la « Malibu » est perché sur sa plateforme et surveille dorénavant les intrépides surfeurs. Il paraît que de traîtres courants rendent la plage dangereuse et réservée aux surfeurs confirmés et c’est peut-être ce qui les rend arrogants et encore plus désagréables qu’ailleurs.

 

C’est à Dominical que débute la splendide route goudronnée qui longe maintenant la cote Pacifique jusqu’à ce qu’elle rejoigne la Panaméricaine à Puerto Cortes en direction du Panamá. Je regrette la piste empierrée du premier voyage au Costa Rica. Cette route parfaite a permis l’essor, je dirais même l’explosion touristique de cette région qui, avant, n’était qu’un paradis de bout du monde où ne s’aventuraient que les amoureux du pays à la recherche de terres vierges, d’authenticité, de calme et de relations vraies avec la population isolée de ces régions. La jungle, en se bordant d’une guirlande de cocotiers, venait lécher les plages et la petite route de terre ne suffisait pas pour y dessiner une frontière. Dorénavant, les lieux touristiques se sont multipliés, les hôtels de luxe ont poussé un peu partout et, maintenant, c’est au tour des urbanisations de commencer à se développer. Déjà, des complexes immobiliers commencent à sortir de terre, polluant le paysage et les mentalités et, d’ici très peu d’années, cette zone côtière aura subi le même et triste sort que le littoral de Nicoya. La cause en est toujours la course aux dollars, la spéculation et la recherche du profit orchestrés par les Nord-Américains.

 

J’abandonne donc Dominical et poursuit ma route un peu plus au sud, dépassant Punta Uvita, là même où il y a huit ans nous avions eu la surprise de croiser la migration nocturne de gros crabes rouges et noirs qui traversaient la route par milliers pour se rendre de la plage à la forêt. Cette année, le macadam est constellé de centaines de cadavres écrasés de ces animaux victimes de la circulation engendrée par la construction de la nouvelle route. Combien de temps vont-ils encore résister et exister ?

 

Donc, après Playa Uvita, je m’arrête dans un coin isolé, Playa Ballena où je déniche le Cusanga Lodge perdu dans la jungle au bord du Pacifique. C’est un peu cher, 80 dollars la nuit,  mais avec les repas. Je réserve pour trois nuits car l’endroit est franchement paradisiaque. C’est un ensemble de cabanons en bois, isolés les uns des autres et dispersés dans la jungle. J’ai la chance d’obtenir le plus éloigné de la réception, juste face à l’océan. Il est 21h30 et j’éteins la lumière blafarde distillée par les ampoules alimentées par un groupe électrogène. C’est un bungalow tout en bois exotique, aux murs à claire-voie, avec deux grands lits, une magnifique salle de bains et une terrasse abritée sous les palmes. Je rêve dans cette ambiance féerique et me sens complètement immergé dans la végétation au milieu des bruits de la nuit tropicale, ravi de n’avoir point de voisins ; l’hôtel est quasi désert. Face à moi, l’Océan scintille sous la lumière lunaire et l’ombre dodue de la isla Ballena se détache sur les flots brillants. La baie tire son nom du fait que c’est un site de regroupement des baleines où elles viennent mettre bas, mais je n’aurai pas la chance d’en observer. L’endroit porte aussi le nom de Playa  Arco, en raison de sa forme. Au loin, une barrière de récifs, elle aussi en forme d’arc de cercle s’étend jusqu’à Playa Uvita.


LUNDI 7 MARS.

 

 

 

Il est 6 heures et quart, le jour est déjà levé depuis une demi heure et il fait une température merveilleusement douce car il a plu toute la nuit. Le crépitement des gouttes sur les feuillages a meublé le silence de la nuit, la pluie ayant étouffé les bruits habituels de la forêt. L’océan lui aussi a changé, troquant sa robe bleue pour un austère uniforme gris ourlé d’une écume plus rageuse qu’à l’accoutumée. La lumière elle-même est très inhabituelle, quasi jaunâtre et la silhouette des cocotiers et des almendrons se détache en noir sur ce fond ictérique. Hier soir, alors que la pluie faisait rage, un énorme crapaud gras comme un poulet mais impassible et goguenard m’a accueilli prés de la porte de la chambre en dessinant son ombre obèse dans le faisceau de ma lampe torche. Cette région possède une faune très riche et variée, mais, hélas, le remodelage des terrains, les constructions et la déforestation modifient sans arrêt les écosystèmes et les espèces végétales et animales se raréfient. Pourtant, le Costa Rica est cité en exemple pour son souci écologique…, alors qu’est-ce ailleurs !

 

Après un copieux petit déjeuner, je descends à la plage, accompagné par un jeune de l’hôtel qui me montre une cataracte surgissant de la jungle directement sur le sable et une grotte qui n’apparaît qu’à marée basse. Il faut d’ailleurs respecter certaines heures pour se rendre à la playa, car, à marée haute, il n’y a plus de passage. La plage est un cul de sac, formant une anse fermée à l’arrière par une falaise de verdure impénétrable. D’un bout à l’autre, elle mesure bien 300 ou 400 mètres. Si on se fait surprendre par la montée des flots, il n’y a plus qu’à attendre six à huit heures le retour de la marée basse ! La pluie tombe à nouveau tandis que mon jeune guide est reparti vers l’hôtel et je continue à me promener sous ce déluge chaud qui m’inonde la peau. Une des rares clientes de l’hôtel, une anglaise d’une quarantaine d’années arrive à son tour. Jusqu’à ce matin, nous n’avons échangé que quelques banalités de politesse en nous rencontrant sur les sentiers de l’hôtel ; nous discutons un peu tandis qu’elle se déshabille ôtant son short et son tee-shirt trempés pour se mettre en maillot. Nous sommes seuls, complètement isolés dans cette nature sauvage et la situation ne manque pas de sensualité. J’apprends en fait qu’elle est américaine, mais vit en Suisse et à Boston. Son mari, qui ne voyage jamais avec elle, a l’air bourré de pognon si j’en crois ce qu’elle me laisse comprendre. Elle, elle voyage plusieurs fois par an pour son plaisir, découvrant à chaque fois une région nouvelle. Elle part se plonger dans l’eau, disparaissant et nageant dans les vagues qui déferlent sur la plage. Je la suis du regard, guettant son retour, telle une naïade ruisselante et troublante sortant de l’eau. Elle s’approche d’une démarche provocante et étudiée qui est comme une incitation au plaisir ; Tracy, c’est son nom, est mince, la peau parsemée de taches de rousseur, les cheveux collés sur son visage par la pluie. Le soutien-gorge de son maillot deux pièces baille un peu quand elle se penche et je suis excité par ses seins qui brillent sous les gouttes. Elle s’assied sur le tronc d’un arbre qui a poussé quasiment à l’horizontale au bord de la plage et dessine des arabesques dans le sable humide du bout des orteils. Après les quelques banalités échangées dans un mélange d’anglais, de français et d’espagnol à propos des courants ou des raies électriques qui s’enfouissent dans le sable mais dont elle semble se moquer éperdument malgré leur dangereuse réputation, nous ne parlons plus guère ; un silence sensuel et complice s’installe entre nous et nos regards se perdent dans le lointain où s’élèvent des brumes de vapeur. Nous sommes entourés des bruits de l’océan et du tintamarre de la pluie sur les frondaisons tandis que des oiseaux indifférents eux aussi à l’eau du ciel fouillent le sable de leur bec effilé à la recherche de leur nourriture. Des pélicans planent malgré la pluie et d’autres sont plantés immobiles sur les rochers. Une multitude de crabes dressés sur leurs pattes quittent leurs trous et traversent la plage de leur démarche de guingois et des Bernard l’ermite glissent leurs pinces hors des coquilles qu’ils ont squatté. Je prends un doux plaisir à glisser ma main dans les cheveux mouillés de Tracy, effleurant sa peau et son visage.  Elle me laisse faire et me regarde en souriant, la tête penchée sur le côté dans un mouvement plein de charme qui ne fait qu’aggraver mon trouble. Je caresse ses cuisses et ses seins en l’embrassant et je prends plaisir à laisser mes mains découvrir son corps pendant que je goûte l’eau salée de sa peau. Je savoure le bonheur qui fait de nous des Robinson perdus sur cette plage paradisiaque malgré la pluie qui continue à tomber et ruisselle sur nous. Cette complicité inattendue et spontanée me plaît et m’excite beaucoup. Une inconnue, belle et quasiment nue, désirable et offerte, cela tient du rêve et, pourtant, je suis bien éveillé, là à Playa Ballena, sur une plage déserte entourée de jungle. Tracy  vient se serrer contre moi et ses lèvres effleurent  mon cou en me faisant frissonner ; après nos caresses et sa bouche qui m’a préparé avec douceur, c’est un moment délicieux que de la pénétrer alors qu’elle me tourne le dos et s’appuie sur le tronc de l’almendron couché. En jouissant, j’imagine son regard qui se perd au loin devant  nous, dans les immensités réunies  de la forêt et de la mer… Tracy part se replonger dans l’eau bouillonnante des vagues et je la suis me laissant aller à ce plaisir biblique, l’Eden retrouvé…

 

Je retourne au lodge, remarquant à nouveau les trois immenses « majos », ces arbres gigantesques de la forêt primaire dont le tronc à la base dépasse les 15 mètres de circonférence et, en croisant des « labios de fuego », buissons arbustifs aux fleurs rouge vif évoquant des lèvres, je ne peux m’empêcher de repenser aux minutes que je viens de vivre ; des singes hurleurs, invisibles dans leurs arbres, les monos congos ou  « howlers » des anglo-saxons font entendre leurs hurlements si particuliers. Je me souviens, la première fois où, en pleine nuit, j’ai entendu ce bruit étrange et lugubre, c’était à Tortugero et je pensais que c’était une tempête qui se levait. Ces singes semblent se répondre les uns aux autres et leurs hurlements forment une vague qui va en s’éteignant dans le lointain, avant de reprendre quelques secondes plus tard dans une autre direction. Au Belize, nous avions pu les approcher dans une réserve (la Baboon  Reserve) et ces animaux venaient attraper à portée de main les feuilles de cécropia que nous leur tendions. La pluie a cessé et les oiseaux mêlent maintenant leur chant au bruit de l’eau qui s’égoutte. De minuscules colibris font du vol stationnaire en butinant les fleurs d’héliconies, des toucans à l’immense bec jaune sont perchés en haut des arbres en émettant parfois leur cri qui est comme un claquement de castagnette. Ce matin sur la plage, en rencontrant un cadavre de pélican dévoré par les crabes, mon jeune guide m’a raconté qu’une fois vieux et quasi aveugles et ne pouvant plus repérer les poissons qui font leur nourriture depuis les airs, ces oiseaux se suicident sur les rochers en se laissant tomber d’une falaise. J’ai retrouvé mon rocking chair du bungalow et j’observe de magnifiques oiseaux d’un noir profond et brillant avec la queue rouge orangée. La pluie a réveillé la nature et a  lavé l’atmosphère ; les couleurs paraissent plus profondes, le vert des arbres et des plantes se déclinant désormais en une variété infinie de nuances depuis de fragiles verts tendres et pâles jusqu’aux verts les plus sombres flirtant avec le noir. Des fleurs jusqu’alors invisibles ou cachées semblent être nées un peu partout et saupoudrent toute la verdure. Le Pacifique semble avoir gagné en horizon et sa surface est parfois parsemée de la silhouette de dauphins qui traversent la baie. Je mets un moment à réaliser que le merveilleux parfum fort et entêtant qui envahit l’atmosphère provient d’arbres voisins couverts de fleurs jaunes ; ce sont les fameux ylangs-ylangs dont les femmes de chambre déposent tous les matins quelques fleurs sur les serviettes de toilette et les draps qui sont ainsi imprégnés de ce parfum des plus rares et des plus recherchés. Je passe un long moment le nez collé à ces corolles allongées en fer de lance que je cueille tout prés de ma chambre et dont les fragrances m’enchantent. Par contre, il faut profiter de leur fraîcheur car au bout de quelques heures, elles se fanent en pourrissant et le parfum devient puanteur, mais n’est-ce point là un profond symbole de la vie…

 

 

Vers midi, je dévore un fabuleux pangre rouge grillé accompagné de sa sauce piquante, de frites et légumes divers, le tout arrosé de deux Impérial glacées. Je suis maintenant habitué à cette coutume de mettre des glaçons dans la bière  et je n’envisage plus de la boire autrement quand il fait chaud. Après déjeuner, je descends la « Costanera » jusqu’à Palmar Norte et Ciudad Cortes, les véritables portes d’entrée de la péninsule d’Osa où je n’irai donc pas cette année. Ce n’est pourtant pas l’envie qui manque car j’avais adoré cette région sauvage, terre de jungle, d’aventuriers douteux et de chercheurs d’or et qui est pratiquement la dernière contrée isolée du Costa Rica. En route, les noms des villages traversés sont là aussi un enchantement : Tortuga Abajo, Punta Mala, San Buenaventura et Ojo de Agua ne sont pour l’instant que d’infimes bourgades sur la cote, lovées au fond de leurs criques déchiquetées, mais la « civilisation », hélas,  avance….Je fais une halte un peu plus prolongée à Ojochal, village « branché » où se sont installés de nombreux Français restaurateurs et Canadiens hôteliers ; j’en profite pour me rendre au cybercafé m’envoyer deux expressos et consulter mes mails.


MARDI 8 MARS, 10 heures.

 

 

 

 

Je passe la matinée en promenade dans la forêt, me dispensant bien vite de la compagnie du guide de l’hôtel, imposé par le patron qui ne souhaite pas que les clients partent seuls en raison des serpents et autres risques supposés. La forêt est très épaisse, touffue et jalonnée de la présence des grands arbres ; en chemin, rencontre avec une rarissime grenouille verte et blanche mais d’un vert lumineux, turquoise. Ici, une grande araignée montée sur ses longues pattes fait le guet, immobile au milieu de sa toile tendue  mais trahie par les gouttes qui brillent au soleil ; un bâton a vite fait d’y ouvrir un passage et voilà de l’occupation en perspective pour la propriétaire ! Les araignées sont les animaux que l’on rencontre le plus souvent en marchant et certaines d’entre elles arborent de magnifiques couleurs, des costumes à rayures ou une robe uniformément blanche. D’interminables colonies de fourmis coupeuses de feuilles s’enfoncent sous les arbres, un morpho aux reflets bleus métalliques s’envole, tandis qu’agrippé à un tronc d’arbre et immobile, un immense papillon de nuit, plus large que la main arbore une ocelle censée effrayer le voisinage et dont la ressemblance avec un véritable œil est frappante. Des oiseaux innombrables, de toutes les tailles et de toutes les couleurs imaginables chantent un peu partout, se laissant parfois observer, et, sur le sol, de peureux lézards s’enfuient sous les feuilles mortes à l’approche des pas. Pour rencontrer les minuscules grenouilles vénéneuses aux couleurs chatoyantes, rouges ou bleues, il faut soulever délicatement un entassement de feuilles mortes. La végétation, là aussi, attire le regard, découvrant les racines, parfois énormes, qui courent sur le sol et qu’il faut escalader pour avancer ou les contreforts gigantesques aux formes drapées des colosses qui dominent la canopée. Ces étroites draperies, parfaitement lisses et sonores comme un tambour sous les coups de bâton, dessinent des formes superbes et d’une variété infinie. Le sol de la jungle est en effet de faible épaisseur et les arbres ont du inventer ce système de haubanage pour rester debout. A côté, un matapalo, figuier étrangleur, resserre progressivement son emprise sur un bel arbre qu’il finira par tuer complètement et, une fois décomposé, il ne restera  que le vide à l’intérieur de ses racines aériennes, tentacules qui ont rejoint le sol et c’est une dentelle de bois qui se dressera alors vers le ciel. Mes pieds chaussés des éternelles Pataugas s’enfoncent dans la boue gluante et c’est un concert de ventouses à chaque pas tandis que mon tee-shirt est gorgé de transpiration mélangée à l’eau de pluie qui recouvre encore les immenses feuilles luisantes et dégoulinantes qui se frottent à moi, dans une suave et délicieuse caresse sylvestre. Mes vêtements dégagent une bonne odeur de bouc mouillé. Bref, c’est une ballade en forêt tropicale humide après la pluie, et, si ce n’étaient ces hordes de moustiques têtus qui s’acharnent à me poursuivre, ce serait le paradis… mais ce n’est, encore une fois, que le bonheur, et je le savoure totalement.                      

 

 

 

 

 

 

JEUDI 10 MARS, 15h30, chambre 309 du Gran Hotel Costa Rica.

 

 

 

 

A poil sur le grand lit de cette chambre climatisée au troisième étage du « palace », je mélancolise grave, triste à l’idée de repartir bientôt. Je n’ai rien écrit depuis mardi, après ma ballade en forêt où l’après-midi je suis revenu me baigner à la playa Arco, en descendant à nouveau l’abrupte sendero. L’eau est toujours aussi incroyablement chaude, et je profite au maximum de cette baignade, oubliant les raies éventuelles et me laissant pousser par les grandes vagues de l’océan agité qui me ramènent sur le sable. C’est un moment de totale relaxation et je repense à la matinée d’hier et ma rencontre avec Tracy ; j’ai envie de fixer ce souvenir dans ma mémoire pour toujours et le retour prochain me fout le blues. Le soir, après sans doute ma dernière langouste du voyage, je vais téléphoner à Ivette depuis le poste qui se trouve devant chez « Don Israel », le supermercado de Punta Uvita.

 

Le lendemain mercredi, je pars pour une longue remontée vers le nord en longeant la cote Pacifique. A Dominical, je retrouve la partie non goudronnée de la « Costanera » et, comme il a beaucoup plu la nuit précédente, la piste s’est transformée en bourbier ce qui ravit le petit Terios content de patauger dans la boue, de partir en glissades dans les virages et d’envoyer des éclaboussures géantes un peu partout pendant les cinquante kilomètres qui me séparent de Quepos. Petit à petit, il se recouvre d’une belle couleur marron du meilleur effet. Peu après Dominical, le paysage change et l’aspect de forêt mitée par les pâturages laisse place aux plantations de palmiers à huile. Comme je l’avais déjà remarqué il y a trois ans, il reste encore de nombreux palmiers morts dont les palmes grises pendent lamentablement le long des troncs, mais, dorénavant, de nouveaux arbres ont été plantés et commencent fièrement à se dresser à l’horizon du paysage. Ces immenses étendues de palmiers alignés comme à la parade fournissent l’huile de palme qui n’est plus guère utilisée en cuisine, sauf localement, car c’est une bombe à retardement bourrée de cholestérol. Je croyais qu’elle servait surtout en cosmétique mais j’apprendrai un peu plus tard que les produits cuisinés occidentaux bas de gamme en sont bourrés ! Toujours est-il que les plantations s’étendent à perte de vue pendant des kilomètres. Je prends le temps de voir un peu comment se passe le ramassage car il règne une activité fébrile dans les plantations. Les fruits qui ressemblent à d’énormes ananas rougeâtres de plusieurs kilos sont ramassés après avoir été cueillis avec un outil formé d’un manche en bois muni d’une lame métallique tranchante d’une vingtaine de  centimètres qui sert à détacher le fruit. Une équipe coupe, une autre entasse les fruits au pied des arbres ; des charrettes tirées par deux bœufs parcourent inlassablement la plantation et les fruits y sont chargées avant d’être déversés dans des « wagons » répartis le long de la piste. Un tracteur récupère les « wagons » et   en tire quatre ou cinq bourrés de fruits rouges qu’il amène à l’usine de traitement dont la présence se repère facilement à l’épaisse fumée noire et polluante qui s’en échappe. Je veux prendre des photos et, à ma grande surprise, je suis invectivé par le gardien de l’usine qui, depuis sa guérite,  me fait signe que c’est interdit ! Je suis un peu surpris, ne comprenant pas ce qu’il y a de secret à fabriquer de l’huile de palme. Pas grave, je prendrai tout de même mes photos par surprise et sans descendre de voiture à l’usine suivante. Je me demande si l’interdiction ne vient pas du fait que le Costa Rica, qui revendique ses qualités écologiques, n’a pas un peu honte des ces usines noires, sales et polluantes ; tout comme les raffineries de canne à sucre de cette partie du monde, elles ne sont pas à l’avant-garde de la lutte anti-pollution ! La fumée pestilentielle qui s’en échappe se répand au gré du vent un peu partout dans la région et retombe sur la multitude de petits villages d’ouvriers agricoles tous semblables avec leur éternelle triade : terrain de foot, église et école.

 

 

 

Au bout de deux heures, j’arrive à Quepos où je suis déjà venu deux fois auparavant. Je constate que la transformation en « Juan les Pins » tropical s’est largement poursuivie ; ce n’est qu’hôtels, restaurants et boutiques à touristes tenues par des étrangers. Où sont les Ticos ? Je me ballade un peu, fais le pied de grue à la poste et repars bien vite de ce lieu que j’avais pourtant trouvé si agréable il y a huit ans. Mais je ne suis pas au bout de mes déconvenues, car le pire est à venir et se trouve une cinquantaine de kilomètres plus au nord. Jaco, j’y ai dormi une nuit en 1997 et c’était déjà un haut lieu touristique pour surfeurs étasuniens et canadiens qui avaient à l’époque déjà investi les lieux. Aujourd’hui, c’est ahurissant, la ville s’étend sur plusieurs kilomètres en bordure de mer et continue à s’étendre. Des immeubles partout, des hôtels, des lotissements, des supermarchés, des boutiques de plage, bref toute l’horreur habituelle des stations balnéaires ordinaires avec, bien entendu en prime, la faune de touristes qui va avec. C’est un grouillement de vélos, de quads, de pick-ups américains de surfeurs, de baigneurs en maillot qui vont à la plage, d’autres qui en reviennent la planche sous le bras, de bus qui dégueulent leurs cargaisons d’arrivants, de marchands ambulants et tout le tintouin. Quand on quitte la ville, ce n’est pas mieux car voici que surgissent de terre les « condominios », ensembles d’immeubles, souvent luxueux, avec « ocean view », of course. Il y en a partout, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs. Ce sont tantôt des immeubles seuls, tantôt des résidences entières, parfois des lotissements de bungalows et de maisons individuelles. Les murs d’enceinte surmontés de barbelés n’ont, bien sûr, pas été oubliés. Il ne manque plus que les campings ! Je pars, je fuis, ne m’arrêtant qu’au rio Tarcoles pour voir les fameux crocodiles qui sont effectivement là sous le pont, alanguis au soleil. Ils sont une bonne dizaine, les plus beaux spécimens mesurant bien leurs cinq mètres de long. Mais, là aussi, c’est la foule. Je comptais m’arrêter à Tarcoles jusqu’à demain, mais je découvre, surpris, que Tarcoles, ce n’est que le pont et le rio, alors je vais pousser jusqu’à Puntarenas, à soixante kilomètres d’ici. Je mange un de mes derniers casados dans une auberge de bord de route où la télévision diffuse le reportage en direct d’un braquage du « Banco Nacional » avec prise d’otages à Monteverde. Plusieurs malfaiteurs détiennent clients et personnels tandis que la banque est assiégée par la police et les unités d’élite. Certains otages ont déjà été exécutés. Le siége va durer vingt huit heures et l’opération se soldera finalement par neuf morts après l’assaut des forces de l’ordre…La violence et la délinquance semblent s’installer de plus en plus au Costa Rica et, chaque jour les quotidiens relatent des faits divers sanglants, des règlements de compte entre voyous, des morts par armes blanches ou armes à feu, des braquages, des agressions, etc.…Les causes y sont les mêmes que partout ailleurs dans le monde, chômage, drogue, pauvreté et appât du gain facile. Les Costaricains en font retomber la faute sur l’arrivée de nombreux Colombiens immigrés qui amènent avec eux les coutumes sanglantes de leur pays et leur marginalité. Par ailleurs, le Costa Rica, comme tous les pays de l’isthme est devenu une plaque tournante de la came entre la Colombie précisément et les USA ; la consommation dans le pays augmente aussi.

 

J’arrive à Puntarenas vers 14 heures, mais je n’ai guère envie d’y rester. Je téléphone à Ivette pour lui annoncer que je vais rentrer directement à San Jose où j’espère pouvoir trouver une chambre pour une nuit supplémentaire au Gran Hotel Costa Rica. Ce sont mes derniers tours de roue sur l’Interamericana où je rencontre un peu de pluie vers San Ramon et j’arrive enfin à San Jose et m’installe chambre  309, au troisième étage du Gran Hotel Costa Rica. Cette fois, j’ai pris soin de demander une chambre donnant sur la Plaza de la Cultura et on m’en donne une en angle, avec trois fenêtres, deux sur la place et une sur l’Avenida Central ; je ne peux être mieux, en plein cœur de la capitale. Ivette me rejoint à 18h30. Contents de nous retrouver, nous faisons l’amour avant de sortir en soirée dîner au restaurant « Nuestra Tierra », situé en face de la plaza de la Democracia. C’est une grande bâtisse coloniale toute en bois sombre dont la façade est ornée d’une multitude de grappes de cebollas pendues aux poutres. L’intérieur est très sympa avec une décoration rustique d’objets artisanaux, de tableaux, d’outils agricoles anciens et de publicités anciennes d’Amérique latine. Je savoure mon délicieux lomito car cela fait trois semaines que je n’ai pas mangé de viande de bœuf. C’est un repas d’amoureux, Ivette est en pleine forme, rayonnante et je me sens très bien et je me promets de garder ce souvenir dans une case inoxydable de ma mémoire.

 

Ce matin donc, jeudi, je ramène la voiture à Budget, à l’autre bout de la ville, à l’extrémité du Paseo Colon, me jouant des sens uniques, des «  No Hay Paso » qui rendent la circulation difficile à San Jose,  mais ne suis-je point dorénavant un bon Costaricain, un authentique Josefino ? Je pars en taxi à l’Ambassade de France pour rencontrer le consul à propos de mon aventure de Nicoya et je relate à nouveau mon histoire qui les intrigue bien ; ils me racontent les vérifications qu’ils ont menées et je prends note de leur proposition de m’aider si je rencontre des difficultés demain à l’aéroport.

 

A midi, je déjeune de deux tamales avec Ivette dans une soda du Mercado Central ; elle m’a offert un bouquin, «  La loca de Gandoca » et des chiquitos de dulce et moi je lui ai acheté une webcam. Je fais mes derniers achats, sans oublier mes graines de « culantro », cette herbe de la famille du persil qui donne son goût si particulier à la cuisine d’ici. Ivette repart au Ministerio à 13h30 et moi, je poursuis mes déambulations dans San Jose, avec le blues car demain je pars.


LUNDI 14 MARS, 14 heures, CALLIAN.

 

 

 

 

Jeudi, en fin d’après-midi, Ivette m’a rejoint à l’hôtel pour les câlins d’usage et elle me propose de venir dîner chez elle. Acepto, encantado… Nous achetons une bouteille de vin du Chili et prenons un taxi pour nous rendre à Curridabat où elle habite. Nous passons devant le palais présidentiel où, d’ailleurs, Abel Pacheco n’habite pas, préférant son domicile personnel. J’y aperçois une grande bâtisse moderne sans caractère.

 

Ivette habite un petit appartement de trois pièces dans un immeuble de bon standing où, bien entendu, une grande grille entoure la propriété. Une seconde grille double la porte d’entrée de chaque appartement ! Elle me présente Ana Maria, sa fille de 15 ans qui ne lui ressemble pas du tout. C’est une belle métisse, au teint mat, aux yeux et à la chevelure très noirs. Elle a beaucoup de charme, le charme latino que n’a pas sa mère, malgré les quelques kilos en trop, rançon des casados et des Mac Do. Jean, tee-shirt et baskets, elle a le look universel des jeunes et on discute un petit peu ; elle me trouve sympa et c’est réciproque. Au menu, Ivette a préparé una lengua de buey, une langue de bœuf accompagnée des légumes habituels, riz, haricots rouges et chou, le tout largement parfumé au culentro. C’est délicieux et j’apprécie sa petite attention car la veille je lui avais dit qu’en dehors du poulet, je n’avais pratiquement pas mangé de viande durant mon séjour. On parle de la France, du Costa Rica, des étoiles, de zique, de Carole et je ressens une grande tendresse pour cette famille costaricaine si lointaine et si proche à la fois. Nous sommes dans la cuisine qui est assez vaste et qui sert aussi de salon ; la pièce est meublée d’un grand canapé, d’une minichaîne stéréo et d’une petite télévision. On se siffle le bon vin du Chili et la soirée se passe très agréablement à discuter tous les trois ; une sœur d’Ivette qui habite en Californie  téléphone et Ana Maria l’informe de ma présence, ajoutant que je suis « muy buena gente… ».

 

Dés 4h30 du matin, je suis réveillé par le marchand de journaux qui est  posté au coin de l’hôtel sur l’Avenida Central et qui gueule à tout vent pour vendre sa presse aux premiers passants qui se rendent au travail. Une demi heure après, à 5 heures il est rejoint par le marchand de petits pains, les cordes vocales en pleine forme et qui crie toutes les quinze secondes « pan casero », « pan casero », « pan casero »…La nuit joséfinoise tire à sa fin, une nouvelle journée débute et, pour moi, c’est la dernière au Costa Rica. Je vais aller prendre mon dernier desayuno americano, dégustant les délicieux huevos revueltos, le bacon et le pinto (riz coloré par les haricots noirs). A part Carole, rien ne m’attire en France et la journée débute avec une pointe de blues et de mélancolie à l’idée de rentrer. Je déambule à nouveau dans les rues de la capitale, cherchant à m’imprégner au maximum de tout, de la foule, de l’ambiance, de l’air du pays, des odeurs, du bruit afin que San Jose me colle aux semelles, à la peau, aux yeux, aux oreilles et aux narines. Je veux revoir encore une fois le Mercado Central, les avenidas, les calles, traîner vers la Poste, la gare routière, la Plaza de la Cultura, partout où transpire l’âme de la ville.

 

A 13 heures, Ivette sort du Ministerio de Hacienda et nous allons manger dans l’Avenida Central ; elle reviendra à 15 heures pour m’accompagner à l’aéroport. Je jette un coup d’œil circulaire au GHCR, son hall, sa terrasse ainsi qu’aux deux fauteuils recouverts de velours rouge où je me suis assis longuement ce matin et près desquels un écriteau indique que J.F. Kennedy s’y était assis lui aussi, bien avant moi, lors de sa visite au Costa Rica en 1963 car il logeait également au Gran Hotel Costa Rica. Le taxi emprunte l’Avenida 3, Ivette me donne la main, et j’observe encore une fois San Jose et ses embouteillages, San Jose et ses taxis rouges, San Jose sous son soleil, San Jose et sa foule, San Jose et ses commerces, la multitude infinie de ses tiendas, San Jose qui me tourne le dos petit à petit quand on débouche sur l’autopista General Cañas et je la voudrais longue, très longue cette autoroute qui file vers Alajuela et l’aéroport. Ivette est serrée  contre moi et me dit qu’elle est triste, qu’elle m’aime, paroles douces à entendre, sensation douce que cette main qui imprime ses dernières empreintes dans la mienne…

 

A 15 h 30, nous arrivons à l’aéroport et le con de flic en faction à la porte du terminal d’embarquement empêche Ivette de passer car les accompagnants ne peuvent dépasser cette limite. Au revoir, plutôt en vitesse, inutile de prolonger les adieux, un baiser, un regard, deux mains qui se serrent un peu plus, Ivette tourne les talons, je l’aperçois de dos une dernière fois, elle se dirige vers son bus qui va l’emmener chez une de ses sœurs à Alajuela et moi je suis dans le no man’s land…  « Te quiero… »

 

J’acquitte les 12500 ¢ de taxe d’aéroport, j’enregistre mes bagages et me rends à la salle d’embarquement. Mes angoisses policières que je n’ai pas complètement oubliées reprennent le dessus quand arrivent quatre policiers avec un chien renifleur. Je réalise soudain que, si j’ai bien vérifié ma valise, j’ai oublié d’en faire autant pour le sac qui est avec moi. J’évite le regard des flics, le chien fait le tour de la salle et vient s’immobiliser tout prés, entre ce touriste nordique et moi, aux aguets…Nom de Dieu, pourvu que ces fumiers à Nicoya ne m’aient pas foutu une merde dans le sac. Le clebs s’approche du bagage du voisin, y fourre son nez un long moment et renifle en frétillant de la queue. Le voisin est mal à l’aise, observé bien sûr par toute la salle d’attente, mais les flics ne bougent pas, impassibles, pas la moindre réaction. Sans doute, l’animal se comporte différemment quand il trouve de la came…Bon, il ne vient pas vers moi, mais les poulets restent plantés là, juste à deux mètres de moi, putain de putain j’en mène pas trop large, ces cons là m’ont foutu la parano et, bien sûr, pour prolonger ce moment de plaisir, l’avion a une heure de retard, il est surbooké et on cherche des volontaires pour ne partir que le lendemain. Finalement, nous embarquons…

 

Une heure de vol et escale à Tocumen , l’aéroport de Panamá où il faut patienter une heure en<


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Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 4

LUNDI 28 FEVRIER.

 

 

 

Me voilà au restaurant du complexe Pacuare à Siquirres, établissement que je connais bien pour y être déjà descendu deux fois dans les années passées. C’est un motel sympa avec piscine, à l’entrée de Siquirres ; c’est vraiment la première ville caraïbe sur la route de Limón et c’est avec plaisir que je retrouve cette ambiance si différente du reste du pays. Le second week-end costaricain vient donc de se terminer.

 

J’ai retrouvé ma sérénité et mon plaisir de voyager dés les premiers tours de roue au départ de Nicoya. Je me balade donc à nouveau dans les rues de Puntarenas qui, décidément, est une ville qui me plaît bien. Trois épithètes la qualifient, chaude, troublante et envoûtante. J’ai abandonné le front de mer, un peu trop aseptisé et je flâne dans les rues commerçantes du centre ville, profitant d’un délicieux casado dans une gargote un peu crado où il fait une chaleur épouvantable malgré les ventilateurs qui s’essoufflent au plafond. Si l’établissement ne mérite pas vraiment les quatre étoiles pour la « limpieza », ce dont je me fous totalement n’ayant jamais attrapé la moindre chiasse dans un de ces estaminets, par contre la cuisine y est divine, le poulet ferme et succulent, mijotant en permanence dans de grandes bassines à côté du comptoir. Je discute le coup avec le patron jovial et transpirant et ne peut m’empêcher de  goûter aux pâtisseries maison tout aussi bonnes que le casado ; une fois rassasié,  je vais faire un tour en direction des trois ou quatre bars chauds de la ville qui se trouvent dans les environs. Pourquoi pas une petite cerveza mas dans un endroit sympa ? La musique latino se répand sur le trottoir à flots continus de baffles saturés et, passée la porte, il faut franchir un rideau rouge et un paravent pour accéder au bar. Je m’habitue à la pénombre soudaine et savoure instantanément cette ambiance « caliente » faite de vapeurs d’alcool, de lumières tamisées, de chaleur, de musique à tue-tête et de la présence agréable de nombreuses nanas. Je m’installe au bar, accueilli avec le sourire par le patron-barman et commande mon Imperial. Il suffit de quelques minutes pour que  s’approche une délicieuse créature d’une petite trentaine d’années dont l’aspect extérieur évoque plus une étudiante intello qu’une entraîneuse, mais il n’y a aucun doute c’est bien là sa fonction ! C’est Arlen, dont je remarque d’abord le visage fin et souriant, les petites lunettes cerclées, les cheveux coupés courts et les magnifiques dents étincelantes dans la lumière tamisée. Un jean corsaire moule ses jambes parfaites et un petit haut rouge découvre bien entendu son ventre au nombril pourvu d’un piercing, chacun de ses mouvements laissant deviner la naissance de petits seins fermes et bronzés. Elle a le teint mat des latinas et me plaît de suite. J’aime son look quand elle penche la tête en arrière pour souffler la fumée de sa Marlboro.

 

Que tomas, Arlen ? – Una Pilsen. On discute, elle veut savoir d’où je viens et j’aime cette ambiance sensuelle agrémentée d’effleurements plus ou moins soutenus. Je n’ai jamais caché mon goût pour les établissements chauds de ce genre où le mélange alcool, musique et filles distille des relents de plaisir fort troublants et, en général, ces nanas sont toujours sympas, tout au moins tant qu’elles ont l’espoir d’arriver à leur fin ! Je me rends compte que chaque fois que je suis en voyage, j’éprouve le besoin irrésistible d’aller y faire un tour, et j’en ai toujours ramené d’agréables souvenirs.

 

La pénombre de la salle dévoile les silhouettes agréables de jolies filles qui naviguent de table en table testant leur succès auprès des clients en général attablés devant une bière. Certains chanceux, peut-être des habitués, ont droit à deux belles assises prés d’eux. L’atmosphère transpire la sensualité et le sexe, la musique tonitruante apportant sa touche d’exotisme. Ces bars sont infiniment plus agréables sous les Tropiques car tout y est plus simple et plus naturel que chez nous. Ici, pas de « qu’en dira-t-on ? » ; séduire et se laisser séduire font partie des plaisirs de la vie quotidienne. Les joies du corps ont une place primordiale, comme en témoignent le goût de la danse ou celui des tenues vestimentaires empreintes de sensualité, mais ces plaisirs s’accompagnent toujours d’un érotisme plus intellectuel, justement apporté par la musique ou la danse et qui atteignent  le rang de mode de vie, de fin en soi. Arlen a approché son tabouret prés du mien et se colle à moi, je sens son souffle quand elle parle tout prés de  mon visage et je frissonne quand sa langue humide effleure mon oreille ou mon cou accompagnant ces promesses sensuelles de caresses troublantes sur ma cuisse, tandis que sa main frôle mon sexe qui ne reste pas insensible à ces témoignages. Elle sent mon trouble et laisse mes doigts se promener sur la peau nue de ses reins, la peau nue de ses épaules ou la peau nue de son ventre. La pointe de ses seins tend l’étoffe de son tee-shirt et je caresse avec bonheur et volupté un sein ferme et doux. Cette délicieuse petite salope me fait bander et j’aime la sensation de mon sexe prisonnier du jean et c’est une agréable brûlure de sentir ses doigts sur la bosse ferme et palpitante de mon pantalon. Elle murmure à mon oreille des propositions salaces qui m’excitent encore plus en espagnol, quand elle me demande si me tente son « chumino » ou si une petite « chupa » me ferait plaisir. Le sexe et la sensualité sans les mots ne sont qu’arbres en hiver et j’aime les habiller du feuillage frémissant des mots crûs et résolument hardis. Cette fille, belle, consentante et offerte me trouble au plus haut point et je vis un moment d’intense bonheur sensuel. Pourtant, je n’irai pas plus loin, car la baiser ne m’apporterait rien de plus et je préfère cet intense désir incomplet et insatisfait, cette délicieuse sensation de frustration. Rester sur ma faim me semble alors être le comble du plaisir. Bref, je passe une agréable demi-heure.

 

Le soir, j’ai donné rendez-vous à deux filles qui passent le week-end à l’hôtel Yadrán. Ce sont des Puntarainaises, la quarantaine, divorcées et qui profitent de l’hôtel et de la piscine avec leurs gamins. Là aussi, c’est un moment agréable car, pour sortir, elles se sont habillées super sexy comme savent le faire les filles d’ici. On boit deux ou trois bières, on fait connaissance, on échange sur nos vies, on teste nos pouvoirs de séduction réciproques, routine habituelle des rencontres de voyage.

 

Le lendemain, dimanche, j’arrive à 10 heures au Parque Central où j’ai rendez-vous avec Ivette. Je retrouve San Jose sous une chaleur d’été torride, ce qui change de la semaine passée et le kiosque à musique sur la place est noir de monde. Un orchestre de mariachis locaux fait ses gammes et accorde ses instruments devant une foule attentive, les cireurs de chaussures proposent leurs  services, d’autres vendent de tout et de rien, des petits drapeaux, des sachets d’eau colorée et glacée à sucer, des gâteaux, des fruits ou des clopes au détail. Tout en haut, dans le kiosque, une nana sans doute toxico ou alcoolo, dépenaillée et ébouriffée insulte copieusement un mec impassible au pied de l’escalier, ce qui divertit beaucoup les badauds qui l’excitent un peu plus et relancent sa verve intarissable. Des familles se baladent tandis que des individus se livrent à leurs trafics, échangeant une paire de godasses usagées et sans doute volées contre de la came et prennent des airs entendus et mystérieux pour se montrer leur camelote. A une extrémité de la place, une foule fait déjà la queue devant l’interminable rangée bleue des téléphones publics, tandis qu’à l’autre extrémité trône la cathédrale de San Jose où je vais faire un tour. Ivette arrive et nous partons vers Braulio Carillo que nous traversons sous un soleil éclatant. C’est la première fois que je vois ce parc national sans brume ou sans pluie. Braulio Carillo, non loin de San Jose, est un de « mes parcs » préférés, là où la jungle est parmi les plus denses et les plus sauvages du pays. Le paysage est grandiose, fait de montagnes enchevêtrées les unes dans les autres et recouvertes d’une végétation touffue, d’un vert profond où se détachent les silhouettes allongées et pâles des troncs géants, entrecoupée par endroits de cascades, de rios de montagnes, de torrents qui dévalent des volcans alentour. Le Barva est par là, dans le coin. La végétation au bord de la route est faite de plantes tropicales luxuriantes qui grimpent et s’accrochent aux arbres majestueux ; des fougères arborescentes se dressent un peu partout dans une trouée de la jungle et les « sombrillas del pobre », les gunneras, étalent leur gigantesques feuilles de plus d’un mètre de diamètre en bordure de la route. Aujourd’hui, les plantes sont sèches, ne luisent pas sous une pellicule d’eau et paraissent plus claires.

 

Les retrouvailles avec Ivette sont simples et agréables et je lui raconte mes aventures de Puntarenas et Nicoya avec les flics de son pays, ce qui ne l’étonne guère. Ses doigts caressent agréablement mon bras et ma cuisse pendant que je conduis et cette tendresse me plaît beaucoup. Nous sommes bien tous les deux, détendus, heureux de cette ballade qui, pour moi, prend une saveur toute particulière grâce à sa douce compagnie. Voici passé le tunnel Zurqui et cette route paraît beaucoup plus civilisée sous le soleil car, en plus, c’est dimanche et il y a peu de camions. Nous ne rencontrons pas d’éboulements et pas de glissements de terrain comme en temps de pluie. Nous passons devant une entrée du parc, là où se trouve le téléphérique de la canopée et nous arrêtons quelques kilomètres plus loin à une autre entrée.

 

C’est une superbe ballade de deux heures sur un sentier qui s’enfonce en pleine jungle, avec comme accompagnateurs les oiseaux qui nous guettent du haut de leurs branches sans qu’on les aperçoive et le bruit de la « quebrada » que l’on devine au loin. Des haltes occupées à de longs baisers parsèment le parcours et c’est un échange de douce et vraie tendresse. Nous marchons, nous marchons, nous arrêtant pour regarder, écouter, profiter du spectacle grandiose de la forêt éclairée par les rais de lumière qui s’infiltrent entre les palmes et la cime des arbres. C’est la végétation typique de Braulio Carillo faite d’une jungle touffue, dense où le chemin, se fraie un passage au milieu des héliconies, des fougères, des palmiers, des ficus, philodendrons et toute la variété des plantes vertes des Tropiques. Des troncs d’arbres rectilignes s’élèvent vers les hauteurs et leurs branches sont envahies et recouvertes d’épiphytes et de broméliacées. Quelques orchidées fleuries sont accrochées aux troncs ou aux branches. L’odeur entêtante de la forêt nous accompagne, parfum de la vie qui évolue, de la matière qui se transforme. Ici, un arbre abattu est la proie de la décomposition et de la pourriture et nourrit sans doute des centaines d’espèces animales ou végétales qui en ont fait leur repaire, leur abri ou leur garde-manger. Ailleurs, les amoncellements de feuilles pourrissantes abritent les minuscules grenouilles vénéneuses du Costa Rica aux couleurs si flamboyantes et étranges. Les plus nombreuses et répandues sont les rouge vif, de la taille d’un hanneton, mais nous avons la chance d’en rencontrer une magnifique turquoise un peu plus grosse ; des insectes courent et volent un peu partout, des toiles d’araignées avec l’animal aux aguets barrent le chemin et obligeront sa propriétaire à la reconstruire après notre passage. Des colonies de fourmis découpeuses de feuilles traversent le chemin et s’enfoncent, paraît-il sur des kilomètres dans la forêt pour aller déposer leur précieuse marchandise dans leurs fourmilières. Les feuilles amassées serviront de substrat au développement du champignon qui les nourrit et produit l’antibiotique naturel qui leur permet de survivre. Voraces et d’un nombre infini, elles peuvent dépouiller un arbre de toutes ses feuilles en quelques heures , mais, sans doute, celui-ci y trouve aussi son compte car rien n’est inutile dans la nature, tout au moins, tant que l’homme ne l’a pas bouleversée. Ivette marche juste devant moi, mais je l’arrête car elle n’a pas remarqué le serpent enroulé sur une plante au ras du chemin. Il est petit, c’est un jeune serpent, mais sa tête triangulaire avec deux petites excroissances ne peut laisser de doute ; c’est bien un petit fer de lance, un                       «  terciopelo », un des serpents les plus venimeux du pays et responsable de plusieurs morts par an. C’est la première fois que j’en vois un dans la nature et de prés. Bon, le bougre est tout au bord du chemin qui n’est pas bien large, à peine 70 centimètres et il n’y a pas d’autre passage. Ca mord les bébés ? Après une petite photo, nous prenons notre courage à deux pieds et passons le plus calmement possible devant l’animal qui ne bouge pas malgré sa tête dressée. Ouf, les canalisations ont été rincées à l’adrénaline !

 

 

Après cette ballade forestière, nous irons déjeuner sur la route de Guápiles dans un grand restaurant dont Ivette connaît le patron ; c’est un ami de son père et il viendra discuter avec nous. Au menu, nous choisissons  une merveille que je connais de nom mais que je n’ai encore jamais eu le plaisir de goûter, «  un tilapia ».  C’est un gros poisson de rivière, herbivore et de la taille d’une belle carpe mais qui a la particularité d’être tout blanc à l’extérieur et délicieux à consommer avec une chair tendre et parfumée. Très répandu dans la région, son nom me rappelle le personnage pittoresque de Siquirres qui nous avait amené à Tortugero avec Carol il y a 3 ans. Son bar s’appelait « le tilapia’s » et il avait un énorme crocodile soi-disant apprivoisé qui engloutissait les poulets que les gens lui balançaient.

 

A Guápiles, Ivette me montre où habitent ses frères, la finca de son père et nous allons faire un tour dans un centre de loisirs dont la patronne est une copine d’Ivette. Souvenirs de la ballade dans le parc main dans la main, la petite île où vivent les singes, les animaux…, mais c’est l’heure de l’emmener à la « parada de autobuses » car elle doit regagner San Jose et moi prendre la route de Siquirres avec un pincement au cœur…

 

8 heures, je pars vers Limón. Je reprends la route des Caraïbes que je vais finir par connaître par cœur pour l’avoir faite de nombreuses fois. J’ai l’impression de traverser un immense et infini jardin, d’abord un peu vallonné avec le vert profond des pâturages qui viennent s’étaler jusqu’au pied des sombres collines recouvertes de forêts touffues ; au loin, la cordillère de Talamanca qui longe la côte vers l’intérieur du pays et dont les sommets accrochent les nuages. Quelques palmiers dressent leurs silhouettes dégingandées sur l’horizon. C’est une symphonie de verts, avec toutes les nuances imaginables qui vient s’enrichir du vert tendre et jaunissant des feuilles des bananiers quand, un peu plus loin sur la route, les pâturages ont fait place aux étendues infinies des bananeraies qui témoignent de l’arrivée prochaine à la côte. Partout, des héliconies sauvages ou cultivées apportent leurs touches de couleurs, rouge, orange ou jaune ; les crotons viennent y mêler leur marron rougeâtre et les hibiscus tendent leurs phalliques étamines en tout sens.

 

Bientôt, les pancartes annoncent Matina, Boston, Estrada, localités que je connais déjà, mais où me prend l’envie de revenir et flâner. Je m’arrêterai brièvement à Matina pour constater que les inondations du mois précèdent qui avaient soi disant dévasté la région ont laissé en fait bien peu de traces. Certes, certaines bananeraies montrent encore les stigmates d’inondations et les plantes mortes pendent lamentablement. Sans doute, sur quelques hectares, la récolte n’aura pas lieu, mais quand on connaît la rapidité de croissance des bananiers, la perte sera de courte durée. Au plus prés du rio Matina, les maisons et les terrains qui les entourent sont envahies de boue et de galets et des bulldozers déblaient encore les dégâts, mais tout cela paraît bien localisé. Je poursuis donc mon chemin pour effectuer mon troisième « pèlerinage » à Estrada. Là, rien n’a changé et le village est toujours semblable à lui-même, la voie ferrée désaffectée, vestige de la gloire du commerce bananier, sépare toujours la bourgade en deux et sert de rue. Les herbes folles envahissent toujours les voies et quelques désoeuvrés sont assis sur les rails, attendant sans doute, le retour du travail dans les bananeraies. Le lacis des fils électriques pendouille toujours aux poteaux de bois ; quelques boutiques se dressent encore le long de la voie, tienda, boulangerie, bistrot, mais je constate que certaines ont fermé depuis trois ans. Toujours les mêmes enseignes publicitaires pour la bière et je m’en offrirai une au bar « el estradeño », comment faire moins? Je prends plaisir à parcourir les rues de ce village homonyme, et tente de reprendre les mêmes photos qu’il y a 3 et 8 ans. Les maisons sur pilotis ont conservé leurs couleurs délavées aux tons pastel qui me plaisent tant. Les rues sont toujours aussi poussiéreuses, la place centrale toujours abritée sous ses immenses ficus et manguiers. Je photographie à nouveau la maison que j’ai en poster sur un mur du cabinet ; le camion qui était garé devant en 1998 est remplacé par deux enfants et la belle maison perchée sur ses hauts pilotis a toujours le même toit de tôle ondulée rouillée ; sa façade a perdu son gris passé pour un vert plus pimpant, mais, dans l’ensemble, ici tout paraît immuable et figé. Je reviens faire un tour au       «  centro educativo y nutricion ». Le clodo du coin veut sa photo et me taxe de 200 ¢. Ce n’est pas grave et j’en profite pour discuter un peu avec les autochtones. Chacun témoigne d’une nonchalance congénitale, la jeune balayeuse black pousse gaillardement  trois feuilles entre deux discours avec ses copines de passage, d’autres étudient consciencieusement la fuite du temps sur leur banc ombragé ; deux ou trois vélos soutiennent paisiblement leurs propriétaires engagés dans une discussion prolongée et même les chiens errent au ralenti la queue pendante, tournant la tête vers l’étranger avec un manque total de conviction, pensant que la nouveauté  ne justifie pas le déploiement  d’inutiles efforts dans la chaleur ambiante. Bref, un pueblo tropical alangui, un peu moribond aussi.

 

20 kilomètres plus loin, me voilà à Limón, le port bananier devenu principalement une escale pour les quelques paquebots de croisière qui font étape dans la capitale costaricaine des Caraïbes. Malgré tout, l’arrivée à Limón se fait au milieu d’entrepôts de containers dans la zone industrielle, avant d’arriver en ville. Limón s’étend en bord de mer, avec au loin l’isla Tortuga où accosta Colón lors de son troisième voyage en Amérique au cours duquel il longea les côtes de l’Amérique Centrale. Une colline domine la ville et en représente le quartier chic ; quelques restaurants et hôtels proposent une vue paradisiaque sur la ville et la mer. Chaleur, moiteur, foule et animation changent de tout ce que je viens de voir. Ici, il n’y a pratiquement que des blacks, d’origine jamaïquaine et qui représentent l’immense majorité de la population ; de nombreux asiatiques se sont aussi installés à Limón, comme dans toutes les Caraïbes et font leur business dans les commerces en tout genre ainsi que dans les bars et la restauration, affichant toujours la même absence d’expression et ne semblant intéressés que par l’accumulation de pognon. Ils ne se mélangent pas aux autres et je n’ai pas eu l’occasion de voir les fruits d’un croisement entre eux et les blacks ; ils semblent vivre côte à côte et n’ont que des rapports commerciaux. La ville a mauvaise réputation, traînant derrière elle des relents sulfureux de drogue, de violence et de prostitution ; inutile de dire que  cela ne me rebute pas, bien au contraire, et j’aime  me retrouver à nouveau dans cette ville…C’est vrai que beaucoup de Noirs et de rastas semblent bien allumés à la ganja, c’est vrai aussi qu’il y a plus de clochards qu’ailleurs dans le pays. Par contre, quel bonheur de voir ces nanas superbes, noires ou métisses, élancées et sveltes pour la plupart, habillées comme pour pousser au viol. Je suis branché par deux gamines délurées et sexy de seize ou dix sept ans alors que je me ballade et elles me proposent de les emmener faire un tour en voiture! Outre que ce n’est pas mon truc du tout, le tourisme sexuel est fortement réprimé au Costa Rica, ce dont je me réjouis et devrait permettre d’envoyer quelques gros enculés d’Américains ou d’Allemands derrière les barreaux du pays. Je retrouve avec plaisir le parc Vargas en plein centre, avec son kiosque un peu délavé et le marché couvert à ses côtés, mélange de couleurs et d’odeurs exotiques. Il y fait sombre et la chaleur y est moins étouffante qu’à l’extérieur. Comme au marché de San Jose, on y vend de tout et chaque marchand s’ingénie à rendre son étalage accueillant et coloré. Des petites gargotes servent à manger en permanence et ça sent la bouffe à chaque coin. C’est un bon endroit pour acheter la camelote et les spécialités locales à un prix avantageux. Dans les rues, il y a de la musique partout, surtout du reggae, mais aussi des musiques latinas et les gens semblent en proie à une éternelle frénésie de bouger, de chanter et de rigoler. Ils sont décontractés, comme savent l’être les blacks et déambulent avec leur démarche féline et chaloupée. J’en profite pour goûter aux spécialités du coin que je ne connais pas encore comme les « patacones ». C’est de la banane plantain coupée en rondelles épaisses et mises à cuire dans l’huile pour les ramollir puis écrasées sous le cul d’un verre avant d’être à nouveau mises à frire dans la poêle.  Ils ont une belle couleur dorée et servent d’accompagnement à la viande avec les légumes, une fois largement arrosés de « chile panameño », la spécialité du coin. C’est un chile de fabrication artisanale dans des grands pots avec des lamelles de carottes et de choux râpées, des tomates, poivrons, piments et autres ingrédients. C’est délicieux. Le « pan bon » est une autre spécialité, genre de pain d’épices au miel sous forme de boules plus ou moins volumineuses. Le reste de l’alimentation est fait de beaucoup de poisson, de manioc (« la yucca ») et de légumes variés, ce qui change des casados.

 

La ville est très animée, et une partie du centre ville est devenue piétonnière. Je passe une heure à la mairie à attendre l’ouverture du guichet des amendes, car j’ai pris une contravention pour ne pas avoir payé ma place de stationnement dans la rue. Comme je ne sais pas trop comment évoluera l’histoire de Nicoya, je paie mes 2000 ( ?) ¢ sans rien dire et me tire. Décidément…

 

Donc Limón, j’aime bien et j’hésite à y rester un peu mais j’ai hâte de revenir à Cahuita dans l’extrême sud de la côte atlantique, tout prés du Panamá. C’est un des endroits où je rêvais d’acheter un petit pied à terre, projet hélas abandonné pour l’instant puisque je n’arrive pas à vendre la maison de Callian. Cahuita, dans le temps, c’était un petit village de pêcheurs avec quelques cases en bordure des deux plages, la « playa negra » au nord et la « playa blanca » au sud, appelées ainsi en raison de la couleur de leur sable. Le développement touristique a amené la construction d’hôtels, cabinas, boutiques et restaurants, mais tout cela est le plus souvent fabriqué en bois, couleur locale 100%, et ne dépare pas le site qui garde tout son charme de village caraïbe avec ses maisons sur pilotis et ses jardins fleuris. Il n’y a pas le moindre immeuble venant dépareiller le site et cela est suffisamment rare pour être signalé. Par quel mystère, les promoteurs ont-ils totalement épargné Cahuita ? Deux rues de terre battue et parallèles à la mer traversent tout le village qui devient un marécage bourbeux par temps de pluie. Cahuita fait partie des destinations un peu mythiques pour les routards, en tout cas ceux qui fréquentent le Costa Rica. La vie y est tranquille, le tourisme plutôt sympathique car on n’y rencontre que des jeunes ou des amoureux de l’endroit et du mode de vie hérité des Jamaïquains. Bref, Cahuita a gardé toute son âme. Il y a beaucoup de rastas qui sont en quelque sorte les « seigneurs » des lieux. En général désoeuvrés, certains s’adonnent à la pêche et viennent vendre le soir leurs prises de poissons et de langoustes aux restaurants et aux particuliers. Dégingandés, les tresses rasta leur descendant dans le dos ou réunies sous leur bonnet de laine aux couleurs de la Jamaïque, ils se baladent à pied mais souvent à vélo à travers le village en fredonnant du Bob Marley, le Dieu omniprésent ici. Le reggae, à Cahuita, c’est une religion, un mode vie et une philosophie qui ne saurait être dissociés de leurs deux corollaires, la nonchalance et la ganja. L’herbe, bien qu’interdite officiellement au Costa Rica,  est en effet répandue partout et les volutes parfumées s’élèvent à chaque recoin du village, en toute impunité et au nez des deux ou trois policiers locaux qui ne bougent guère de leur officine. A tout seigneur, tout honneur ces messieurs rastas sont très prisés des jeunes étrangères, yankees ou autres ; à l’affût de la bonne occase, ils déambulent l’œil aux aguets ! Dés qu’un bus arrive, ils sont là à mater les nouveaux arrivages qui ne demandent qu’à passer dans leur hamac ! Les couples « bi-ethniques » sont monnaie courante et tout le monde y trouve son compte, les rastas, car ils baisent tout ce qui bouge et les nanas car elles sont à la fois fières et heureuses de cet exotisme sexuel. Autrefois « babas-cool », ce sont maintenant des minettes délurées et tatouées qui vivent ici le temps des vacances, ou bien qui s’installent carrément sur place et se font faire des gamins par les rastas et adoptent alors leur mode de vie. Quelques rescapées hippies des années 70 étalent leurs rides bronzées et leurs seins flasques  flottant sous les débardeurs et tiennent des boutiques pour touristes. Herbe, musique, indolence, plage et baise, certains et certaines vivent plus mal ailleurs ! Ici, tout le monde vit en harmonie, aussi bien les résidents étrangers qui tiennent les hôtels et les  restaurants, que les matrones blacks qui se rassemblent à la nuit tombée pour de longs conciliabules émaillés de rigolades et de cris ainsi que la jeunesse locale plutôt sympathique. La drogue se limite à nouveau à l’herbe, après l’apparition il y a quelques années de drogues plus dures mais ces junkies là ne sont pas restés à Cahuita qui a retrouvé, maintenant, son statut de « soft and funny place ». J’aime l’ambiance décontractée et la sérénité qui y règnent. Je trouve à me loger à deux pas de la mer aux cabinas Vaz pour seulement 5000 ¢ la nuit. Ce n’est pas le grand confort, mais il y a un lit, une grande douche et des ventilos, ça me suffit.

 

Je vais me promener dans le parc national de Cahuita situé le long de la « playa blanca ». C’est un parc à la fois terrestre et maritime, un endroit de calme et de nature sauvage face à la mer. Beaucoup d’oiseaux et de singes, des « congos » qui sautent de branche en branche et j’aurai droit à une copulation en direct juste au dessus de ma tête ! Pendant que ces deux-là baisent, d’autres se chamaillent, s’amusent ou se goinfrent de feuilles, de fruits divers et d’amandes  d’almendrons.


MARDI  1 MARS.

 

 

 

6 heures du matin, après un petit déjeuner à l’entrée de Cahuita, je décide de partir vers Bribri, pays des indiens du même nom dans la réserve de Talamanca. En principe, il faut une autorisation spéciale, un laissez-passer pour pénétrer en territoire indien, mais comme personne ne les demande jamais, je m’en passerai fort bien. Je reprends donc la direction de  Panamá et, après quelques kilomètres, je laisse sur ma gauche la bonne route asphaltée qui se dirige vers Puerto Viejo et Gandoca pour prendre celle de Bribri où je fais une petite halte le temps d’un café et d’un délicieux  « pupusa » (gâteau garni de fromage).  Bribri est la dernière bourgade « civilisée » avant de pénétrer le fin fonds du Costa Rica où le territoire indien est à cheval sur les deux pays et la cordillère de Talamanca. Plusieurs ethnies se partagent ces lieux perdus et isolés, notamment les Bribris et les Cabecars. Toute cette région a été déclarée patrimoine mondial et forme l’immense parc de la Amistad. Il n’y a pratiquement pas de routes, tout au plus quelques pistes qui s’enfoncent dans la montagne ou rejoignent  Sixaola au sud, ville frontière. Dés qu’on s’éloigne des rares                                                                                        hameaux, la carte devient vide, avec seulement quelques peuplements indigènes inaccessibles au touriste lambda. Les indiens se déplacent en pirogue dans les forêts profondes sillonnées d’un labyrinthe de rivières qui se jettent toutes dans le rio Sixaola sur le versant est de la cordillère. Je vais aller faire un tour vers Shiroles.

 

 

 

J’emprunte donc la piste caillouteuse et poussiéreuse qui quitte Bribri et longe le rio Sixaola, sous un soleil de plomb, dans des paysages fabuleux où la jungle dévale les collines pour venir mourir le long de la piste. Le terrain a subi les assauts de la dernière crue et, par endroits, la piste a totalement été engloutie par les flots du rio qui, pourtant, maintenant qu’il a repris son lit, coule plusieurs mètres en dessous du niveau de la route ; ceci témoigne de la violence des inondations dans ce coin du Costa Rica. Déjà imposant en temps normal, avec un lit de 200 ou 300 mètres de large, le fleuve s’est brutalement gonflé, et son niveau est monté de 5 à 10 mètres, arrachant les berges et tout ce qu’elles soutenaient. Des pans entiers de collines ont dégringolé, emportant avec eux la végétation et, par endroits, ne subsistent plus que des plaies terreuses, saignées marron ou rouges, avec des fantômes d’arbres abattus tout autour. Des géants centenaires gisent allongés, parfois déjà en partie découpés par d’avides tronçonneuses. J’avance, la clim à fonds et les vitres du Daihatsu ouvertes pour laisser pénétrer les rares filets d’air, les effluves odorants et les bruits qui m’entourent, à la fois ceux du fleuve et de la nature. La piste est déserte, pas âme qui vive, et, au bout d’une heure, après seulement une dizaine de kilomètres, je fais une halte dans un petit hameau dénommé Bambu qui n’a même pas l’honneur de figurer sur la carte. Malgré tout, il y a une pulperia où je m’arrête boire un café. La « dueña » m’emmène quelques mètres derrière la pulperia et me montre l’endroit où se trouvait une dizaine de maisons qui ont été emportées par la crue. La berge ancienne a disparu et une falaise « toute neuve » en à-pic de terre instable  borde dorénavant le rio qui a déjà commencé à la rogner et, comme le fleuve fait une courbe à cet endroit, il y a fort à parier qu’elle ne résistera pas longtemps. Je savoure ce moment d’immersion dans cette population authentique et naturelle, en proie aux vrais problèmes de la vie et la dame est fort embarrassée quand je lui demande combien je lui dois pour le café. 150¢, me dit-elle, en me surveillant du coin de l’oeil pour voir ma réaction, craignant d’avoir un peu trop exagéré et, pourtant, ce n’est qu’une somme dérisoire. Je photographie la petite gamine, métisse  souriante qui se balance à côté de moi sur un rocking-chair de fortune. A nouveau, je me sens bien, seul étranger à des kilomètres à la ronde, ravi de saluer ces inconnus qui me sourient au passage. Je reprends la route, franchissant de nombreux petits gués, m’accordant de multiples arrêts photos ou des arrêts de pur plaisir et de sensuelle émotion ; des paysages fantastiques, des arbres, des fleurs, des lianes, du soleil, de la chaleur, des oiseaux, un fleuve et des pirogues, des iguanes et des lézards, un paresseux surpris sur son arbre, bref, rien que le bon côté de la vie…

 

Peu avant Shiroles, je traverse Bratsi, minuscule bourgade où la piste oblique vers le nord et j’atteins mon but après avoir franchi un ultime gué. Il m’aura fallu environ trois heures pour faire les 30 kilomètres ; Shiroles est tout en longueur, traversé par la piste poussiéreuse qui, tout au bout du village, prés de l’inévitable terrain de foot, se divise en deux et s’enfonce dans des lieux encore plus éloignés où je ne peux m’aventurer seul et sans ravitaillement ni équipement. Je remarque tout de même sur la carte que la piste de droite se dirige vers La Estrella, région de plantations de bananes et de canne à sucre qui se rapproche de la côte Caraïbe, tandis que la branche de gauche est un très long liseré pointillé et discontinu qui, après des dizaines de kilomètres en montagne et dans une jungle perdue, traverse toute la cordillère de Talamanca et les réserves indigènes pour rejoindre Buenos Aires à proximité  de la Panaméricaine au sud du pays, à l’arrière de Golfito. Cette piste insignifiante permet donc de traverser tout le pays en largeur, mais le seul problème, c’est qu’elle est théoriquement interdite, qu’il est impossible de s’y aventurer seul sans guide, et qu’il n’est pas certain qu’elle soit praticable avec un véhicule ; de plus, c’est un isolement total en territoire indigène, ceux-ci pouvant être plus ou moins « accueillants » et « amicaux » et, par ailleurs, elle pourrait être un lieu de passage des trafics de drogue entre le Panamá et le Costa Rica, avec tous les dangers que comporte la rencontre de trafiquants qui ne tiennent pas trop à laisser des témoins derrière eux et, vu l’isolement des lieux, un cadavre ne se retrouve jamais par ici ! Donc, voilà une bonne idée d’aventure à plusieurs, mais, étant donnés mes démêlés avec les flics du pays, le pas qui reste à franchir pour me foutre un trafic de drogue sur le dos ne serait pas très difficile !

 

Pour l’instant, je m’extirpe de mon rêve d’aventure et déguste, assis sur une pierre à l’ombre d’un manguier, une bizarrerie achetée en face à la pulperia de Shiroles : du Cola bleu, accompagné de chips de « plataños » salées, et c’est très bon. J’observe la vie du village, les 4X4 qui passent en soulevant la poussière, les ouvriers agricoles, la machette à la main, qui viennent boire leur bière, avec presque tous un foulard à la corsaire sur le crâne, torse nu ou vêtus d’un tee-shirt en lambeaux sur leur peau mate presque noire, les jambes noueuses et musclées dans des bottes de caoutchouc boueuses ; quelques gamins en uniforme scolaire jouent au foot tandis que des paysans cavaliers passent leur chemin. Quelques adolescentes aux beaux yeux noirs traversent la rue devant moi, un chien traîne lamentablement sa queue pelée et la vie s’écoule tranquillement. Au bout d’un long moment, l’inévitable bagnole de flics passe devant moi en ralentissant. Je n’ai pas envie de les voir, alors je me lève et reprends la voiture. Quelques centaines de mètres après le village, j’emprunte un chemin qui descend dans le lit même du rio Sixaola, siège d’une intense activité, où des camions chargent et déchargent leurs marchandises, bananes, matériels divers en provenance du Panamá où les taxes sont moins élevées qu’au Costa Rica et, sans doute, denrées moins avouables et trafics en tout genre. Des pirogues transportent également marchandises et passagers de l’autre côté du rio, à l’endroit même où nous étions quelques années auparavant avec Dominique, lors de mon premier séjour dans le pays. Dans un stand improvisé à même la berge du fleuve, dans son lit, deux femmes font la cuisine et me servent un délicieux casado au poulet, un vrai régal accompagné d’un jus de limon naturel , le tout pour 900 ¢ (environ 10, 00 francs).

 

 

Je reste un long moment à méditer, assis sur mon banc, observant les va et vient autour de moi, à goûter cette ambiance tropicale en discutant un peu avec mes cuisinières. La chaleur m’engourdit doucement et je me laisse transporter par la sérénité qui m’envahit, oubliant jusqu’au mot souci, tranquille et heureux. Hélas, je dois me décider à repartir et retourner vers Bribri et Cahuita. En cours de route, je prends à bord toute une jeune famille indienne qui se rend à Bribri et se confond en remerciements…Pura vida !

 

 

Je m’offre une énième langouste au restaurant de Miss Edith, lieu mythique s’il en est à Cahuita et qui figure en bonne place dans tous les guides. J’innove dans la préparation en choisissant une langouste au curry, coco et gingembre qui me sera servie par un rasta super sympa. C’est une pure merveille et le mot n’est pas assez fort, je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon et j’en salive encore…Avant de rentrer, je n’oublie pas, comme chaque soir de me rendre à une cabine téléphonique et d’appeler Ivette pour laquelle je ressens beaucoup de tendresse. Pendant que j’écris ces lignes sur mon cahier d’écolier assis devant la chambre des cabinas Vaz, un crabe, un énorme crapaud et un chien passent successivement devant moi, ce qui me fait un peu de compagnie !

 


VENDREDI 4 MARS, 11 Heures.

 

 

 

 

Je suis assis à l’ombre sous une avancée du toit de la maisonnette du gardien de l’église d’Ujarrás. A côté de moi, dans un jardin bien fleuri et bien entretenu, se trouvent les ruines de la plus ancienne église du Costa Rica, construite entre 1681 et 1693. Dévastée par les intempéries et reconstruite, elle fut définitivement abandonnée en 1833, suite à une crue du rio Reventazón qui passe tout prés. Une atmosphère très particulière se dégage de ce lieu, au milieu d’un calme absolu hors mis le chant des oiseaux et, au loin, la rumeur étouffée du cours d’eau. Tout est calme, serein et respire la douceur de vivre. De l’église, seuls persistent une belle façade et les trois murs latéraux encore debout avec leurs petits contreforts extérieurs tandis que la toiture a totalement disparu.

 

Hier, jeudi donc, j’ai quitté Cahuita tôt le matin, reprenant en sens inverse la direction de San Jose. A Siquirres,  j’abandonne la route de la capitale et oblique à gauche vers Turrialba. J’escalade les contreforts du « valle central », découvrant après chaque virage, après chaque ascension un paysage fabuleux et grandiose qui débute à basse altitude par les dernières plantations de bananes et, ensuite, fait place à la canne à sucre ; à perte de vue, des étendues immenses ondulent sur le moindre mamelon et remplissent la moindre anfractuosité de terrain, venant lécher les habitations et envahir les fossés. C’est la période de ramassage des cannes et, une fois coupées, elles laissent une terre exsangue, marron, sèche et comme moribonde. Des convois entiers de remorques débordant de cannes et tirées par d’énormes tracteurs les emmènent vers de fumantes et polluantes raffineries d’où elles ressortiront sous forme de mélasse, de sucre ou de rhum. Là où persiste la forêt, des saignées herbeuses donnent asile à un intense élevage de bovins où, comme toutes les vaches du monde, celles d’ici n’ont rien d’autre à faire qu’à brouter l’herbe grasse et s’intéresser au trafic routier, ignorant le beefsteak futur qu’elles vont engendrer. Vers 1000 mètres d’altitude, au fur et à mesure que la route s’élève apparaissent les plantations de caféiers dont le vert sombre, profond et bien ordonné tranche sur le vert jaunâtre et tendre des cannes à sucre à la silhouette tremblante et échevelée. Le café, lui aussi, envahit le terrain, colonisant tous les versants des collines, parfois sur des pentes vertigineuses, quasi verticales où la récolte du « grano de oro » devient un travail d’équilibriste et de funambule. Associées aux morsures des terciopelos, les chutes fréquentes assurent les quotas d’accidents de travail du pays! L’alignement  géométrique des plants de café forme un paysage merveilleusement décoratif dont je ne me lasse pas de découvrir les motifs infinis. Les grains de café sont pour la plupart mûrs et leurs grappes rouges illuminent les sombres feuillages. Patchwork naturel, c’est la terre du Costa Rica…

 

Voici Turrialba, dans une vallée à 650 mètres d’altitude ; c’est une  ville de 30.000 habitants, au cœur d’une importante région agricole et siège du « CATIE » qui est un  centre de recherche sur les plantes et cultures tropicales mondialement connu, où séjournent scientifiques, chercheurs et étudiants venus du monde entier.  A vingt kilomètres de Turrialba se trouve le seul centre archéologique important du pays, « El monumento nacional Guyabo ». Il y  a deux pistes pour s’y rendre et j’emprunte la plus mauvaise, mais qui a l’avantage de s’élever sur les flancs du volcan Turrialba. C’est une piste empierrée qui quitte la ville par le faubourg Santa Rosa et grimpe très vite pour atteindre 1500 mètres. La piste est très mauvaise et le Daihatsu saute sur les pierres, les rochers, les trous et les bosses qui jalonnent ce petit  parcours de trial. Le silence est total et impressionnant ; j’escalade le volcan, mais il reste invisible, caché derrière son manteau de brume, monstre endormi dont le réveil est possible à chaque instant. La température ambiante diminue vite avec l’altitude et devient quasi glaciale en même temps que disparaît la végétation, ne laissant plus qu’une herbe étonnamment verte qui se plie et se couche sous les rafales de vent glacé. Quelques squelettes d’arbustes recouverts de mousse se dressent ça et là comme des pieux plantés dans le cuir du géant. Je ressens une grande sensation de communion avec la nature déserte que, même les plus téméraires des vaches ont abandonnée !  Des rafales de vent comme seul bruit de fonds, l’humidité dégoulinante qui recouvre tout ainsi qu’une lumière métallique et blafarde complètent cette ambiance montagnarde.

 

Lassé de s’élever sans but, le chemin abandonne brutalement la partie et se met à redescendre vers Guayabo qui se trouve à 900 mètres d’altitude. C’est un site agréable enfoui sous la végétation tropicale qui aurait été habité entre 1000 av. JC et 1500 ap. JC ; 5000 habitants y auraient vécu. Le site est constitué d’un certain nombre de plateformes, de chemins empierrés et de constructions utilitaires telles que réservoirs, canaux d’alimentation en eau et sépultures. Les plateformes forment des monticules arrondis, surélevés de 40 centimètres à 1,50 mètre et elles représentent le soubassement des habitations. L’appareillage des pierres, souvent rondes ou plates provenant des rios de la vallée est parfaitement régulier, avec un ajustement précis et rigoureux. Un escalier permet d’accéder aux plateformes sur lesquelles reposait l’habitation elle-même, faite de rondins et de palmes, de forme conique à valeur religieuse symbolique. La plateforme numéro 5, la plus grande, siège au centre et est considérée comme la résidence du chef ; les autres sont réparties tout autour. Un réseau sophistiqué d’aqueducs récupérait l’eau sur les pentes des montagnes et, au travers de multiples bassins de décantation alimentait le village en eau pure. L’entrée du site se faisait par une magnifique voie pavée dont l’ajustement est toujours parfait et n’a pas bougé malgré le temps. Deux monticules forment un goulet d’étranglement ne laissant qu’un passage de 70 centimètres. C’était un poste de guet dont le but était de faciliter la surveillance et le contrôle de tout ce qui arrivait au village. La voie d’entrée, la plateforme 5 et le sommet du volcan Turrialba sont placés sur une ligne parfaitement droite, sans aucun doute à valeur symbolique. De nombreuses tombes et sépultures jalonnent le site et certaines se trouvent à l’intérieur même du soubassement des plateformes, les défunts étant donc enterrés directement sous l’habitation, ce que faisaient aussi les premiers Mayas, comme je l’ai vu à Cuelho au Belize. Quelques rares pétroglyphes ont été retrouvés sur le site.

 

Après Guayabo, je reprends la route au cœur du « Valle Central », traversant les petites villes de Juan Viñas, Cervantes et Paraiso pour atteindre la merveilleuse vallée d’Orosi. Pour y arriver, la route chemine à  flancs de montagne, descend dans des vallées encaissées et grimpe à nouveau, toujours  au milieu des plantations de café qui s’étendent à perte de vue et donnent à cette région l’aspect d’un immense jardin paysagé où les formes, les couleurs et les reliefs semblent avoir été créés par un jardinier de génie. Pourtant, ce ne sont que cultures et nature sauvage qui s’harmonisent à la perfection. A l’entrée d’Orosi, je m’arrête devant une petite guérite d’information touristique où je fais connaissance du plus sympathique et du plus farfelu des guides, Lenin. Sur ses conseils et en sa compagnie, je vais poser mes pénates au Tapanti Media Lodge, endroit sublime, tout neuf et bon marché à la sortie de la ville. L’hôtel, construit sur le flanc d’une colline au milieu des caféiers domine la vallée et la ville d’Orosi, offrant un magnifique spectacle avec le volcan Irazú en toile de fonds. Une agréable et luxueuse chambre dotée d’une somptueuse salle de bains m’est proposée pour seulement 40 dollars. Le temps de poser ma valise, de lorgner les cuisses sympathiques de la réceptionniste, et je rejoins Lenin au bar panoramique de l’hôtel, sorte de mirador ouvert des quatre côtés où nous sacrifions quelques Imperial à l’autel d’une amitié nouvelle et impromptue. Volubile, Lenin est intarissable sur la région, la faune, la flore et se propose de me servir de guide dans la région. On verra, dis-je, car Ivette arrive demain et j’ai envie d’être tranquille. Néanmoins, nous sympathisons et, pendant notre séjour dans la région, le hasard mettra l’ineffable Lenin sans arrêt sur mon chemin. Le patron de l’hôtel qui a l’air de s’emmerder passablement dans son établissement désert nous rejoint au bar et tous les trois nous éclusons nos bières. Un peu bourrés, nous discuterons deux bonnes heures, la conversation tournant autour des filles, du tourisme, des gringos et de la bouffe locale, le plus gros de la discussion concernant quand même les dames d’ici et d’ailleurs !

 

Le lendemain matin, quand je me réveille vers 5 h 30 alors que le jour se lève, l’Irazú et le Turrialba sont encore dans les nuages. La vallée n’est que scintillements d’ampoules blafardes qui parsèment l’aurore montagnarde et de gros nuages effilochés s’accrochent aux reliefs. Après mon petit déjeuner, seul dans la grande salle à manger du Tapanti Media Lodge, je pars visiter la merveilleuse petite église San Jose dont j’ai gardé depuis plusieurs années un agréable souvenir. Construite au début du XVIIIème siècle, c’est une adorable miniature coloniale blanchie à la chaux avec un petit clocher carré et un magnifique toit de tuiles anciennes. Véritable joyau historique au pied d’une colline recouverte de jungle, elle se dresse fièrement au milieu de sa pelouse d’un vert intense ornée de plantes fleuries et d’allées bien entretenues. A l’arrière, un petit cimetière d’époque coloniale laisse encore voir les tombes des premiers colons espagnols installés dans la région. Pimpant et gai, ce cimetière évoque tout sauf la mélancolie et invite à une promenade dans les siècles passés qui me ramène bientôt au splendide cloître franciscain dont les boiseries anciennes ont la douce patine du temps. Transformé en musée religieux et en musée d’histoire régionale, il complète agréablement ce voyage dans la sérénité supposée des temps anciens, mais, malgré tout, à chaque instant je guette l’intrusion de quelque conquistador en armure…

 

 

J’occupe ma matinée en ballade autour du lac de Cachi et, dans le village du même nom, je prends une petite piste vertigineuse qui s’élève sur les contreforts verdoyants. Après une halte dans un lodge rustique et montagnard appartenant à un paysan du coin d’où je découvre un panorama féerique sur la vallée d’Orosi, je poursuis la piste qui grimpe à flanc de montagne, dans un isolement total, seul au milieu de la jungle. La piste est difficile, même pour le Daihatsu qui ne peut rivaliser avec les chevaux ou les ânes pour qui elle a été tracée ! C’est un véritable parcours de trial où mon petit Terios montre les limites de sa garde au sol somme toute assez réduite. Je dois prendre soin de bien  poser les roues sur les pierres, les rochers ou les bosses sinon le bas de caisse et les attaches de suspension viennent racler la piste et je risque de me retrouver planté en équilibre sur un rocher et les roues dans le vide. Je continue à grimper, seul, libre , un peu excité par l’adrénaline que me fait secréter l’ascension d’une piste pas trop sûre, heureux encore une fois d’avoir échappé aux touristes et à un circuit banal. Si je me plante, et bien j’aviserai…L’environnement est magique au milieu de plantes magnifiques, d’arbres majestueux, de fougères arbustives géantes, d’épiphytes dégringolant des branches, de « monstruosa » qui s’agrippent aux troncs, de lianes, de broméliacées, le tout mélangeant formes et couleurs dans une symphonie impressionniste et tropicale. Je n’oublierai pas le chant des oiseaux omniprésents et j’imagine les centaines d’yeux d’animaux invisibles et curieux qui m’observent depuis leurs repères forestiers et que je viens momentanément troubler ou… distraire !

 

Je finis ma journée à Ujarrás et rentre à l’hôtel ; demain je vais chercher Ivette à Cartago où elle doit me rejoindre pour le week-end après sa journée de travail.


Écrit par jp0683 | Permalien | Ajouter un commentaire |
Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 3

JEUDI 24 FEVRIER.

 

 

 

 

Une merveilleuse journée de 4X4 se profile à l’horizon ; j’ai repéré sur la carte un liseré pointillé qui longe la courbure de la presqu’île, au ras des plages, en s’enfonçant parfois un peu à l’intérieur des terres. C’est la promesse d’une piste que j’espère la plus perdue possible, comme un serpent poussiéreux qui glisse et ondule dans une  campagne reculée. Depuis mon adolescence, j’ai toujours aimer rêver sur les cartes, me plonger dans l’ambiance mystérieuse des atlas, suivre du doigt et du regard des routes magiques parsemées de villes aux noms d’ailleurs, et laisser mon imagination parcourir les terres lointaines. Mes premiers émois avaient nom Samarkand, Azerbaïdjan, Tachkent, Afghanistan ; les steppes de l’Asie étaient le domaine réservé de mes songes et de mes évasions. Combien de fois ai-je parcouru la route de la soie, combien de fois ai-je  rêvé aux caravanes et aux aventuriers-bandits de grand chemin ? Mes lectures de l’époque, c’était  Blaise Cendrars qui savait si bien me plonger dans la magie de pays éloignés, où j’aimais l’accompagner, rêvant du jour où je serais sur la route moi aussi. Je revois encore la photo où il conduit sa décapotable, la cigarette au bec, tenant le volant de son unique bras et transportant, sans doute, dans le coffre à bagages son éternelle cantine, malle métallique remplie de bouquins. J’ai aimé suivre le merveilleux Joseph Kessel dans les steppes d’Afghanistan au milieu des foules vibrant au spectacle du bouzkhachi ; je n’ai qu’affection et respect pour cette gueule ridée et marquée des frasques d’une vie d’intello baroudeur ; est-ce lui qui m’a fait aimer Montmartre ? London ne m’a guère convaincu d’apprécier les étendues marines mais m’enthousiasma par les aventures périlleuses de ses héros ; parmi bien d’autres, Hemingway, le vénéré Ernest, a été une des lumières de ma vie, une passion qui dure encore à ce jour. De vous quatre, j’ai lu quasiment tout et, même si les détails de vos romans ont disparu avec le temps, l’émotion qu’ils m’ont donné est encore présente, intacte. Thor Heyerdhal, dont même l’orthographe du nom est devenue incertaine m’ouvrit les portes de l’Orénoque et de l’Amazone ; lui et d’autres m’ont donné la démangeaison des départs. Les photos d’alors étaient encore ternes, parfois floues et n’avaient que le choix du noir et des gris pour me faire rêver, mais je les préférais à celles d’aujourd’hui, trop ressemblantes et réalistes, et qui enlèvent un peu du goût de partir, comme si, déjà, tout était dit sur l’image. Heureusement, sur place, la réalité recèle beaucoup d’autres ressources à offrir au « découvreur » ;  je n’aime pas employer le terme de voyageur qui, dorénavant, ne désigne que congés payés et cohortes du troisième âge en vadrouille, à moins qu’il ne s’agisse de  troupes d’américano-nippons assassins de culture. Désormais, il leur faut beaucoup d’énergie aux villes et aux campagnes, aux mythes géographiques et aux lieux chargés d’émotion pour rester eux-mêmes et savoir résister au laminage culturel que les tour-opérateurs organisent à grand renfort de publicité et de charters. Faudra-t-il apprendre à rester chez soi et se replonger dans les vieux livres poussiéreux pour retrouver la magie du voyage et de la découverte ? Heureusement, il existe des endroits encore oubliés ou affublés d’une mauvaise réputation, ce qui les protège pour un moment des hordes calamiteuses, mais, de plus en plus, il faut ruser pour ne pas les croiser, il faut s’acharner et s’éreinter pour se sentir à sa place ailleurs et faire comprendre aux autochtones qui l’on est. Je regrette mon vieux sac à dos de toile gris-marron passée et élimée, héritage d’une  génération antérieure mais qui, s’il cassait les reins et meurtrissait les côtes, était synonyme de vadrouille, de liberté, d’aventure et de partage avec les gens de là-bas, un là-bas qu’ils font tout pour transformer en dollars touristiques, eux les marchands de soleil. Heureusement, de temps en temps, une bombe qui pète ou un ras de marée  « tsunamique » qui déferle viennent refroidir ces ardeurs, mais pour combien de temps… ? Quand la terre ne sera qu’une, que les cultures se seront estompées sous le masque « du développement durable » (ou pas),  que les marchés communs de ceci ou de cela, que les « européisations » diverses auront pasteurisé la planète et que toute l’humanité léchera le cul de la pute « unistate », alors il est probable et souhaitable que les ozones et autres gaz prémonitoires auront quitté nos atmosphères et que tout crèvera. Il serait alors bien délicieux de bénéficier d’une ultime résurrection, authentique celle là, pour revenir et voir frétiller  les têtards humanoïdes en quête d’un oxygène comestible. Mais, pour en arriver là, il faut encore quelques efforts technocratico-économico-scientifiques ; il faut bien sûr légiférer, purifier, standardiser, régler, normaliser, organiser et améliorer, interdire et obliger, guider et orienter, « bienmoraliser » et « hypochriser », désinfecter et soulager, comprendre et avancer, certains disent progresser, « detiermondiser » les gens heureux qui meurent de mort naturelle sous le soleil, creuser les sous-sols pétrolifères ou gazeux, faire s’enculer les neutrons, ne pas oublier de transformer les vents et les eaux, filer du cholestérol aux affamés, responsabiliser et cultiver les incultes déculturés par la non-culture universelle et nouvelle ; sans aucun doute, avant d’y parvenir, il faudra encore socialiser, réinsérer et rééduquer, soumettre, sidatiser, paxaméricaniser le monde, vaincre des sommets invaincus, faire tomber des records, audimatiser les cons pour bien leur ouvrir le cul avant de les enculer à nouveau, de préférence à sec, sans oublier de les faire gicler dans du latex synthétique, qui est connu pour être plus sain que la merde et les pertes blanches, étirer des seins et des rides, greffer des mecs qui ne demandent qu’à crever tranquilles car ça leur éviterait de gerber en voyant ce qu’ils voient, faire vivre les invivables, empêcher de mourir les moribonds et faire en sorte que les poissons d’ex-rivières flottent désormais le ventre à l’air. Il faudra aussi, n’en doutons pas, faire pondre à tour de vagins les femmes stériles et s’ingénier à ce que les poules accouchent de canards qu’elles feront téter à leurs mamelles greffées par génie génétique tandis que les maïs des prés feront la nique aux colchiques des champs, les uns et les autres miraculeusement ogéemétisés. Le nez au milieu de la figure ne servira plus à renifler les chattes de salopes en chaleur car les diodes implantées et couplées au gsm glissé dans le cul servira aux RG à repérer les enfants de fumier qui chient en dehors des heures et lieux prescrits, leur envoyant par satellite une décharge de courant liminaire et continu afin de leur apprendre les bonnes manières de la morale au service du bonheur de tous. Le monde finira sa vie cahin-caha, tandis que d’imperturbables et satisfaits stratèges de la bonne pensée morale et politique auront tout foutu en l’air, remerciant l’ancestral et universel dieu biblique de les avoir si bien guidés sur la voie du progrès et des bonnes manières collectives. Pas même un microbe, une bactérie, un soupçon d’animalcule persistant ne restera pour entreprendre une nouvelle et laborieuse remontée vers la complexité, un lent chemin vers la diversification, une pénible et bien souvent mortelle randonnée vers ce qui était le biologiquement correct, vers l’inévitable et hasardeux possible qui, bien longtemps avant, donna naissance à un monde trop beau pour être vrai, trop beau pour exister, trop exigeant pour résister à l’humain dégueulis. Une poussière d’étoile se souviendra peut-être, néanmoins, et ira déposer à des milliards d’années-lumière ses atomes fondamentaux, ses énergies essentielles qui, par de mystérieux baisages célestes, donneront naissance à une nouvelle vie, mais, par pitié, belle étoile, en route n’oublie pas de jeter aux chiottes de l’univers toutes les essences de déités qui auraient pu s’accrocher à tes granules et tous les miasmes de bonne volonté ou de loyaux services qui pourraient encore y être sournoisement dissimulés. Rêvons d’une vie sans conscience dont l’absence résoudra par là même la problématique existentielle et souhaitons que « l’humain » ne se détache plus de « l’animal »… 

 

Rassuré sur l’inavenir du monde, je médite donc sur la carte, avec le désir de rejoindre Malpais ou Montezuma, localités en bord de mer, mais au sud-est de la presqu’île. Des pistes permettent d’y arriver, bien que par moments, elles s’interrompent sur la carte, les guides parlant de passages possibles à marée basse, mais de manière bien confuse. Mieux vaut, selon eux, faire un détour par l’intérieur des terres et retrouver une piste plus fréquentable ! Comme il fait beau, qu’il n’a pas plu et que ce n’est pas franchement la jungle, je me dis que ces chemins ne doivent pas être si terribles que ça et, de toute manière, j’aurai toujours la possibilité de faire demi-tour si je suis bloqué. Je ne sais pas ce que je vais trouver et, seul, ce n’est peut-être pas très raisonnable de m’y embarquer, mais je suis aussi excité par cette idée et de plus en plus enclin au fatalisme, avec toujours un farouche désir de m’éloigner des sentiers battus. Il me revient le souvenir  d’une piste empruntée il y a trois ans pour rejoindre Quepos depuis l’Interamericana ; c’était une piste perdue à flanc de montagne, en pleine jungle, avec des éboulements, des glissements de terrain, des cascades traversant le chemin, des arbres abattus, au milieu de nulle part, sans âme qui vive pendant 3 ou 4 heures, avec une irrésistible impression de bout du monde. Tout ruisselait, les arbres dégoulinaient, l’humidité était totale. Le petit 4X4 japonais s’en était tiré vaillamment, heureusement sans panne, franchissant tous les obstacles avec ses quatre roues motrices et son différentiel bloqué. J’en garde un sublime souvenir de conduite tout terrain, par moments un peu angoissante quand la piste était effondrée dans les profondeurs sombres et lugubres des pentes abruptes recouvertes d’une insondable végétation, et que le rouge de la latérite dessinait comme une plaie béante sur le vert épiderme des montagnes. Le risque était surtout de voir le sol se dérober au passage de l’auto et de dégringoler dans le vide. C’était un agréable mélange d’excitation et d’anxiété, mais il est vrai que nous étions deux, ce qui est en soi rassurant et stimulant. Là, je suis seul, mais je ne pense pas trouver de  difficultés majeures sur  la route.

 

Je repasse donc par Estrada où je prends tout de suite une piste qui rejoint Punta Islita, première bourgade du trajet. Je m’enfonce dans la forêt littorale et très vite, au bout de 2 ou 3 kilomètres, me voici face à la première difficulté devant  un rio boueux qui coupe le chemin et dont je ne peux guère apprécier la profondeur. Je tâte un peu le fonds avec un bâton et opte pour un passage excentré sur la droite, entre les arbres, mais où le gué semble moins profond, bien que les berges soient plus abruptes et défoncées. Le petit Terios se déhanche sur les bosses de la berge, pique le nez dans l’eau et remonte gaillardement de l’autre côté en escaladant les gros cailloux qui lui servent d’appui et continue son chemin en s’égouttant de partout. La piste s’élève sur les collines abruptes, m’obligeant souvent à enclencher la première vitesse pour grimper. J’avance au pas, m’arrêtant pour prendre des photos, m’emplir de la sérénité des lieux et goûter à cette délicieuse solitude tropicale dans cet environnement qui devient sec et sauvage dés qu’on s’éloigne des basses terres. Il fait très chaud, la chemise me colle à la peau et je me sens bien, très bien, comblé et heureux…Par moments, le chemin arrive au sommet d’une colline et je découvre alors une vue féerique sur l’océan, mon regard plongeant sur des criques perdues dans la végétation et des plages absolument désertes. Le chemin a la bonne idée de longer le flanc de la montagne pendant quelques centaines de mètres avant de s’en éloigner un peu, entrer dans les terres et revenir vers le littoral au gré d’un virage. J’avance doucement car la piste est un peu défoncée bien que très praticable, mais surtout pour profiter au maximum de la magie des lieux. Comment témoigner de l’intensité des émotions que je ressens à être seul, absolument seul à parcourir ces endroits, où je ne rencontre pas même un gaucho à cheval. Ce sont des sentiments de plénitude totale et d’euphorie silencieuse, de communion parfaite avec une nature authentique et chauffée à blanc par un  soleil de plomb. Au dessous de moi, survolant les à-pics qui dominent la mer, un rapace plane à la recherche de la proie sur laquelle il va plonger, un iguane se chauffe au soleil au bord du chemin, des chants d’oiseau mélangés à l’infini emplissent de leur sympathique brouhaha la nature assoupie.

 

 

Profiterais-je autant et de façon si intime du moment et du lieu si j’étais accompagné ? Sans doute moins, mais, peut-être aussi, plus, impossible à savoir… Pour être tout à fait honnête, il me plairait bien de partager cette émotion avec une femme complice…

 

 

J’approche de Punta Islita qui est en fait un gigantesque complexe touristique de villas en construction et sans doute d’hôtel dominant la mer et monté de toute pièce dans ce coin perdu ; il a fallu construire à quelques kilomètres une piste d’atterrissage pour permettre d’y accéder bien que l’on y rejoigne une piste plus fréquentée qui se dirige vers San Pedro et Cangrejal. C’est donc, une fois de plus, un déchirement de voir cette verrue touristique s’implanter dans un lieu totalement vierge et jusque là protégé. Le Costa Rica s’enorgueillit de son souci écologique mais, malgré tout, l’appât des dollars, la corruption  et l’appétit des promoteurs réussissent finalement toujours par s’imposer. Le nord ouest de la cote de la presqu’île de Nicoya est déjà transformé en un gigantesque bordel touristique. Je n’y ai pas mis les pieds car ce spectacle me dégoûte mais je sais que les marinas succèdent aux complexes hôteliers, que les lotissements envahissent chacune des plages au nom paradisiaque, Playa del Coco, Ocotal, Playa Tamarindo, Playa Flamingo, Playa Ostional et toutes les autres. Surfeurs de merde, pourritures nord-américaines, à la fois étasuniennes et canadiennes ont définitivement envahi les lieux, les ont transformé, détruit et pollué dans tous les sens du terme. Je les imagine, comme j’ai pu les voir à Quepos ou Puerto Viejo se comporter en pays conquis, blondinets musclés, tatoués et bronzés, la planche de surf sous le bras et la canette de bière ou de Coca Cola à la main. Fauchés ou bourrés de dollars, car les deux espèces coexistent, ils règnent sur leurs nouvelles colonies ; malheureusement, les révoltes et révolutions ne sont plus dans l’air du temps et beaucoup d’autochtones se nord-américanisent à toute vitesse, trop contents de profiter de cette nouvelle manne, même si elle n’enrichit réellement que les investisseurs US.

 

Un kilomètre ou deux après le complexe hôtelier, Punta Islita est un minuscule et curieux petit hameau composé de trois ou quatre maisonnettes, d’une « pulperia » et d’une magnifique église à deux clochetons, éclatante de blancheur et perdue dans la végétation. Entre l’église et la « pulperia », l’éternel terrain de foot est bien présent, ainsi que l’école ; celle-ci, tout comme le tronc des arbres qui entourent le stade sont décorés, peinturlurés de couleurs vives avec des motifs géométriques peints par un anonyme artiste local pratiquant l’abstraction. Les poteaux des buts n’ont pas échappés au prolixe pinceau, pas plus que les pneus plantés sur la tranche autour du terrain et peints en rouge vif. Quatre étranges totems de bois sculptés sont dressés et montent la garde. C’est là une vision inattendue et fort rafraîchissante, tout comme le « refresco » que j’avale avec volupté. Piste, panache de poussière ocre qui s’envole, rios et gués, descentes vertigineuses succédant aux ascensions laborieuses, c’est comme ça pendant trois heures. De temps en temps, prés des rios, je passe devant une « finca » isolée, d’apparence abandonnée, à côté de laquelle un enclos aux allures de western retient le bétail entre ses planches et ses poteaux. La végétation est un peu clairsemée et attend la naissance prochaine des feuillages qui commencent à verdir les rameaux et les branches. De grands palmiers dégingandés et échevelés se dressent par ci par là. Une multitude de gros lézards verts et d’iguanes endormis détalent soudainement devant la voiture, se retournant d’un air mécontent et lançant ce qui doit être des injures reptiliennes à mon encontre. Tout cela a des allures de pampa, mais de pampa miniature et bosselée et, subitement, l’éclaboussure inattendue, l’explosion soudaine du bleu profond de l’océan qui surgit au détour d’un bosquet suspendu dans le vide avec, à perte de vue, l’étendue marine moutonnée d’écume. Les noms des minuscules villages que je traverse me font rêver : Seca, Bejuco, Pueblo Nuevo,  Jabilia, San Francisco de Coyote, Puerto Coyote, Bajos de Ario, Rio Negro. Tranquilles et perdus sur les pentes qui dominent le Pacifique, ils vivent d’élevage, de quelques cultures et de la pêche. La chaleur est étouffante à nouveau et je m’arrête dans un bar à la croisée de quatre chemins où une gracieuse Tica et sa fille me servent une boisson fraîche.

 

A Cobano, je prends une épouvantable piste de poussière blanche qui me conduit à Malpais, station balnéaire où je ne descendrai même pas de voiture. Une rue unique longe la mer et c’est une suite ininterrompue d’hôtels, de maisons, de pensions diverses, de restaurants, tous recouverts de cette poussière blanche qui s’élève au passage de la multitude de quads et de picks-up chargés de planches de surf. Une fois de plus, c’est un lieu de prédilection pour jeunes gringos surfeurs, ce n’est donc pas pour moi et, de toute façon, il n’y a rien à y faire si ce n’est bouffer de la poussière. Je pousse jusqu’à Montezuma où je prends une chambre très agréable à l’hôtel Tajalin pour 33.000¢. Montezuma, c’est une petite station balnéaire « branchée » pour les jeunes, mais plus sympa que ce que j’ai vu jusqu’à présent. Il y a beaucoup d’Européens et de Canadiens, mais ça ne sent pas trop le fric. A vrai dire, ça sent plutôt l’herbe et, mis à part les tenues vestimentaires où les bermudas et les tatouages remplacent les robes à fleurs, l’ambiance est plutôt du genre baba-cool. Beaucoup de  quads, qui est là aussi le moyen de transport de prédilection, des petites tentes sur la plage où vit toute cette jeunesse décontractée et les éternels étalages de marchands de colliers, de boucles d’oreille et autres réalisations plus ou moins artisanales. La plupart des restos sont bon marché, pour bourses de routards, mais, juste sur la plage, je mangerai une délicieuse langouste au restaurant El Parque («  tamaño cinco », donc le plus grand modèle, 5700¢). De Montezuma, je garderai le souvenir de la mer qui y est magnifique avec les rouleaux qui viennent s’échouer sur les rochers dans des geysers de mousse blanche, de la jolie petite église en bois, bleue et blanche, au milieu d’un jardin très fleuri et aussi de l’agréable découverte que les tatouages profus et étendus sur une jolie peau féminine peuvent être très agréables…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VENDREDI 25 FEVRIER.

 

 

 

 

Pendant que tous cuvent les bières de la veille ou attendent que s’estompent les vapeurs de la marijuana, je pars le matin de bonne heure pour retourner à Nicoya. D’abord, la route remonte vers le nord et rejoint le golfe de Nicoya à Playa Naranjo qui n’est rien d’autre qu’un embarcadère d’où partent les ferries pour Puntarenas. Avant d’arriver là, je traverse encore de magnifiques paysages, tantôt complètement bucoliques où je ne croise que quelques  paysans à cheval se rendant auprès de leurs animaux, admirant au passage de majestueux guanacastes, tantôt marins, la piste redescendant vers la mer et surplombant une petite baie de rêve. Le hasard, la chaleur torride et la soif me font ainsi suivre les pancartes qui mènent à la pension Ericka où je me retrouve une fois de plus dans un endroit paradisiaque pour moi seul. C’est une petite baie abritée, avec une île à quelques encablures, une plage, déserte bien sûr, et une agréable soda où je suis le seul client. Un grand ranchito au toit de palmes sert de bar directement sur la plage où une barque échouée sous les cocotiers vient ajouter quelques couleurs ; assis à l’ombre bienfaisante des almendrons, accompagné du chant des oiseaux et fasciné par les sauts des dauphins  face à la plage, je reste là dans une douce torpeur silencieuse…Si ce n’est pas le paradis, ça doit y ressembler bougrement! Je quitte avec peine ce lieu enchanteur et reprend ma route. A Playa Naranjo, je prends une auto-stoppeuse qui fait un peu de chemin avec moi jusqu’à Jicaral ; elle s’appelle Maria Mora Martinez, a 37 ans et habite Playa Blanca où elle vit de la pêche avec son frère. C’est une Tica pure souche, un peu métissée d’indienne et de noire, très brune à la peau mate, habillée sexy d’une mini-jupe blanche et d’un débardeur rouge largement décolleté. La pauvre transpire sous le soleil pour aller prendre son bus et ma courtoisie légendaire m’a incité à la prendre avec moi. Elle va à Jicaral voir son fils qui est au collège. Rapidement, on fait connaissance et on sympathise très vite. Je la laisse un moment dans Jicaral où elle doit aller à la banque et j’en profite pour me balader dans cette petite ville très agréable malgré la canicule. Je fais de nombreuses photos de sodas et d’autres boutiques très colorées et bien typiques de l’Amérique Centrale. De grands hamburgers, des bouteilles de sodas géantes, des vêtements multicolores ornent les murs extérieurs.

 

 

 

Nous allons manger un casado ensemble  et le temps passe tranquillement dans la douce et chaude torpeur de ce début d’après-midi. Nous  racontons un peu nos vies et nous nous faisons des promesses de rendez-vous pour l’année prochaine ; s’écrire nous paraît évident, bref c’est le topo habituel des rencontres routardes où peu de décisions se transforment en réalité une fois chacun rentré chez soi ! C’est surtout un prétexte à séduction, mais qui prend une toute autre signification en voyage, quand les vies de l’un et de l’autre se passent aux deux extrémités du monde. En tout cas, c’est un très agréable moment, un de ceux que ménagent les voyages en solitaire, une rencontre sans lendemain mais qui permet de jalonner son trajet et  sa propre vie de repères sentimentaux et affectifs. Des années après, un de ces instants resurgira, en général embelli par le temps et ce seront quelques minutes de rêve et de plaisir. Combien de fois suis-je ainsi revenu sur les routes de l’Inde, dans un village perdu du Guatemala, dans un bar de Mérida ou dans le bazar de Téhéran ? Un visage oublié depuis des années ou un prénom font resurgir des moments enfouis au fond de la mémoire. Ces flashbacks surviennent parfois sans prévenir quand l’humeur est au vagabondage et l’esprit libre d’errer dans le passé, fouillant les recoins des souvenirs qui reprennent alors vie. Le rio Dulce, devant moi sur le mur du cabinet, me ramène sur une pirogue  dans la jungle du Guatemala, tandis que les gamins des camps de réfugiés pakistanais, quand mon regard croise leur photo, me font retrouver Calcutta et le delta du Gange. Magie du voyage qui dure des années et des années et qui fixe le temps, peut-être pour toujours.

 

Voyager en solitaire, c’est être disponible et flâner sur terre et dans la tête. Je n’ai pas vraiment d’itinéraire précis car, maintenant, je connais bien le Costa Rica, et, cette année,  il s’agit plus d’une recherche d’émotions, d’un désir de sensations et d’une volonté de m’intégrer à la vie du pays que de découverte touristique. Mise à part la péninsule de Nicoya où je me trouve en ce moment, le pays n’a plus beaucoup de secrets pour moi et je me laisse un peu aller au gré du hasard. C’est lui, précisément, le hasard qui m’a ramené cet après-midi à Nicoya, qui m’a fait prendre une chambre au « Plazza », m’a donné envie de sortir en fin de journée pour acheter un short et un tee-shirt ainsi qu’un jean pour Carole et c’est encore lui qui m’a permis de satisfaire ma faim au restaurant chinois « El Presidente ». Repu par le pescado grillé et après avoir assisté un moment aux exploits de l’équipe de foot du Costa Rica face au Guatemala ( à moins que ce ne soit l’inverse), je rentre à l’hôtel tranquillement, toujours en flânant dans le calme de la petite ville. Banal, une voiture de flics me croise, un type à un coin de rue me demande un renseignement, je crois comprendre qu’il cherche les bus pour San Jose et, justement, il y a deux flics juste à côté sur le trottoir d’en face, je ne les avais pas remarqués, mais il vont pouvoir le renseigner, ce qui n’a pas l’air de l’enchanter. Qu’il se débrouille, moi je continue mon chemin vers l’hôtel. Voilà, je reconnais l’hôtel, j’y suis presque, je vais aller me reposer un peu et voir la fin du match à la télévision. Cent mètres avant d’arriver, deux voitures de police, gyrophares allumés, s’arrêtent à côté de moi et une dizaine de flics en descend, matraque à la main et m’encerclent soigneusement. Ils me demandent si j’ai une arme, l’un d’eux me palpe et s’ils ne me font pas mettre les mains sur le toit de la bagnole et jambes écartées on n’en est pas loin. Interloqué, je sens qu’ils me traitent comme un coupable de quelque chose et que ce n’est pas un contrôle d’identité de routine. Je montre le passeport qu’ils me réclament et que deux d’entre eux épluchent attentivement pendant que les autres me gardent sous la menace de leur matraque et de leur mine patibulaire. Une fois la première surprise passée, je me demande si je dois en rigoler ou pas, sans doute il y a erreur sur la personne. Au début, je n’ai vraiment pas envie d’entrer dans leur jeu de cons et je joue un peu le touriste éberlué qui ne comprend pas bien la langue. Je finis par comprendre la raison de cet « assaut » ; un type m’aurait vu entrer dans une bijouterie et acheter quatre téléphones portables avec un chèque de coopérative volé. Ils me font déballer le paquet que je tiens à la main, croyant y trouver, sans doute, l’objet du délit, mais il n’y a que les fringues que j’ai achetées avant d’aller bouffer, ce qui a l’air de les contrarier, mais un civil sur le pas de la porte de l’immeuble où a lieu l’interpellation suggère que j’ai pu planquer les téléphones et que mon passeport est sans doute volé. Je lui dis agressivement de s’occuper de son cul, en espagnol dans le texte, ce qui excite encore plus les flics qui resserrent le cercle autour de moi. Je suis énervé et je râle car la plaisanterie dure un peu trop à mon goût ; néanmoins, je dois faire un effort pour me calmer car les flics sont tendus et je comprends que les choses vont s’envenimer si je ne ferme pas ma gueule rapidement. Ils me reposent à nouveau les mêmes questions et se replongent dans l’observation de mon passeport ; je leur suggère d’aller se faire mettre, ce qui me fait un bien fou. Finalement, après ces conciliabules et, comme ils n’ont rien à se mettre sous la dent, ils me laissent partir et je rentre à l’hôtel, mais un pressentiment me fait supposer que l’affaire n’est pas terminée. Ces cons là m’ont énervé et déstabilisé et, du coup, je ne pense plus au match. Un coup de flotte fraîche sur la figure et je m’allonge sur le lit pour griffonner quelques mots sur mon calepin. Au bout d’un quart d’heure, le téléphone sonne, c’est le réceptionniste qui me demande de descendre car des policiers m’attendent en bas de l’hôtel.

 

Me voilà à nouveau entouré d’une haie de poulets en uniforme tandis qu’arrive un 4X4 Nissan avec deux policiers en civil, deux inspecteurs donc, le pistolet glissé à la ceinture avec la crosse qui dépasse bien ostensiblement pour impressionnner le monde, une vraie caricature de flic de film policier américain. Parmi les deux, le plus agressif est un petit gros au visage porcin qui doit être le chef car les autres l’écoutent respectueusement. Le con se prend vraiment au sérieux,  regardant et retournant mon passeport d’un air averti et connaisseur, me lançant de temps en temps un bref regard par en dessous en fin limier qu’il doit s’imaginer être. Bref, les deux inspecteurs se concertent en méditant sur mon passeport et, tandis qu’une foule rigolarde a eu le temps de s’agglutiner autour de nous, car ce genre de situation plaît aux cons, en attendant que ce soit leur tour, ils décident donc qu’il faut m’embarquer au bureau, « a la oficina », et me font monter à l’arrière du 4X4 entre deux flics balaises et armés jusqu’aux dents. Ces enculés me traitent comme le dernier des voyous ou comme un criminel et s’adressent à moi en gueulant d’un air agressif et méprisant ; je dois faire mon possible pour ne pas m’énerver et les prendre de haut car je sais qu’en Amérique latine, cela ne pourrait qu’aggraver ma situation et, s’ils ont une idée derrière la tête, ils iront jusqu’au bout ; en outre, une embrouille de ce type peut durer à n’en plus finir et je me vois déjà coincé à Nicoya pour plusieurs jours. Donc, je me tiens à carreau. Je suis un peu stressé, mais la situation a tout de même un côté excitant qui me plaît bien et ce petit trajet en compagnie de mes gardes du corps imposés, paradoxalement, me détend. Moi qui voulais un peu d’aventure, en voilà, mais je n’aurais pas pensé à ce genre d’événements qui, c’est le moins qu’on puisse dire, sort de l’ordinaire ! Me voilà embarqué et accusé de trafic de téléphones portables ! A vrai dire, le coup des téléphones n’est pas ce qui m’inquiète le plus car je sais qu’ils ne pourront rien prouver, par contre, le fait que mon passeport leur paraisse faux m’inquiète davantage!          

 

Nous arrivons au Quartier Général à l’écart de la ville, sorte de brigade des recherches, où ils me font pénétrer dans une vaste pièce avec quatre bureaux munis de machines à écrire ; je remarque qu’il n’ y a pas d’ordinateur. J’observe aussi le même genre de décoration que dans toutes les flicailleries du monde avec le drapeau national, la photo du Président de la République, ici Abel Pacheco, les pubs du genre engagez vous dans la police, vous verrez du pays, des photos de flics en uniforme et, petite différence par rapport à nos contrées, l’air moite et collant qui règne là-dedans où il n’y a que deux ventilateurs immobiles au plafond, sans doute pour ne pas déranger la torpeur des flics endormis pendant la journée ! Il y règne une odeur typique de locaux administratifs des pays chauds faite d’un mélange de relents de vieille transpiration, de crasse, de moisissures, de poussière et de vieux papier.

 

On me fait asseoir sur un antique banc vernis dans un recoin de la pièce, prés de la porte entre deux flics de base en uniforme puis, au bout d’un moment, ce sont les éternelles mêmes questions qui recommencent :

               

-        Non, je n’ai pas acheté de téléphones.

-         Non, je n’ai pas d’amis ou de connaissances ici à Nicoya.

-         Non, je n’ai pas vu l’homme qui me suivait, m’a dénoncé et a donné ma description aux flics (sic).

-         Non, je ne suis pas allé dans une bijouterie.

-         Non, je n’ai rien planqué.

-        Merde, vous me prenez pour un bandit, un voleur, un bandito, un ladron ?

 

Je m’énerve sérieusement car j’ai vraiment l’impression de parler dans le vide et qu’ils ne croient pas un mot de ce que je leur raconte. Mais, soudain, je me souviens d’un détail qui me gêne un peu ; quand je suis allé acheter un tee-shirt, je suis rentré dans une boutique de fringues par un côté, mais suis ressorti par une autre porte, car le magasin donnait sur deux rues perpendiculaires et avait donc deux entrées, et je me souviens maintenant qu’il y avait bien un rayon bijouterie  prés de la sortie. Je m’y suis même arrêté deux minutes pour voir s’il n’y avait pas de bague à mon goût pour remplacer celle du Mexique que j’avais cassée. Merde, le coup de la bijouterie n’était pas complètement faux mais, comme je ne peux guère revenir sur ce que j’ai dit, j’en reste à mes affirmations du début. D’autres flics en civil débarquent dans le bureau, me jetant un regard en coin, méprisants et sans prendre la peine de me saluer. Il est 21 heures et cela fait une heure et demi que ça dure et rien n’avance. Les inspecteurs font des allers et retours dans un bureau à côté où ils tiennent leurs conciliabules, revenant de temps en temps me poser une nouvelle question. Finalement, le porcelet se pointe la mine réjouie brandissant mon passeport à la main en me faisant comprendre qu’on ne la lui fait pas : c’est un faux, me dit-il, c’est du bon travail, « buen trabajo », mais c’est un faux, la photo a été trafiquée, c’est la preuve et, en même temps, ce connard en gratte le coin avec l’ongle, ce qui, maintenant, va vraiment lui donner un air suspect ! La confirmation la plus brillante lui est fournie en regardant mes yeux qu’il trouve noirs alors que sur le passeport ils sont signalés marron. J’ai envie de lui demander comment il différencie le marron du noir dans la quasi-pénombre de la pièce éclairée par de mauvaises ampoules blafardes mais là,  je n’aime pas du tout la situation et les choses semblent vraiment mal tourner ! Ils ont déniché une affaire sans doute intéressante et juteuse pour eux, d’autant plus qu’un étranger y est mêlé et comme le pays semble en proie à une parano complète, avec des flics partout comme je l’ai remarqué à San Jose, je peux m’attendre à tout. Je reste donc là, planté à attendre je ne sais quoi. Je veux aller pisser et me rafraîchir, ce qui me vaut le plaisir d’aller aux chiottes accompagné de mon gros sbire ! Comme je vois que rien n’évolue, je leur demande d’appeler l’ambassade de France à San Jose ce qu’ils font sans difficulté, à ma grande surprise, mais pas en ma présence. Ça  palabre dix minutes au téléphone et ils me demandent de venir prendre la communication avec un attaché de l’ambassade qui me demande ce qui se passe et qui je suis. J’étale mon état civil lui disant où je suis né, ma profession, ma fonction à la prison de Grasse et tout le toutim ; Monsieur l’Attaché contrôle mes dires par de fines et sournoises questions du genre quelle est la rivière qui passe à Brive (ma ville de naissance), quel est le département en dessous de la Corrèze, etc.… Mes réponses le satisfont et il m’avoue être né lui-même à Brive et pour un peu nous parlerions du pays ! Il me dit que les choses vont s’arranger, que je patiente un peu. Cela fait bientôt trois heures que je patiente, lui dis-je ! Bref, me voilà reparti sur mon banc où seul reste un flic à peu prés sympathique et débonnaire la matraque négligemment posée sur le ventre à portée de main. Les cow-boys en civil, eux, sont partis depuis un bon moment et j’imagine qu’ils sont en train de fouiller ma chambre et mes bagages. La situation devient un peu angoissante car je suis fatigué et je me demande ce qui va leur passer par la tête ; je me fais des plans et l’idée me vient que ces poulets pourraient être des ripoux et qu’ils sont tranquillement en train de planquer quelque chose , genre poudre, dans mes bagages ou la voiture, ce qui n’arrange pas mon état d’esprit !Pendant ce temps, le gros me raconte sa vie, me dit qu’il a une fille et qu’il picole beaucoup parce qu’il aime le tequila et le whisky ; je m’en tape, mais je réponds à ses questions que je sens par moments sournoises et orientées. Est-ce que je suis marié, pourquoi j’ai divorcé, pourquoi je ne m’entendais pas avec ma femme, est-ce que j’ai eu affaire aux flics en France, etc., des questions qui ne sont peut-être pas anodines et je fais gaffe à mes réponses. Malgré son air lourdaud, je commence à m’en méfier. Finalement, il va s’endormir le joufflu et je vais devoir supporter ses ronflements ; si j’étais un vrai malfrat je pourrais lui piquer matraque et pistolet sans problème et même, si  je voulais, je pourrais me tirer, car, à part mon voisin endormi, il n’y a plus personne…

 

Au bout de trois quarts d’heure au moins, le Nissan et les inspecteurs sont de retour, et, toujours sans un mot, ils s’enferment dans un bureau. Quand il ressort , tête de cochon, qui m’énerve car depuis le début il se croit obligé de m’appeler « jean paul » en faisant bien traîner le « auuul » me fait signe de les suivre et nous revoilà partis dans le pick-up, et moi toujours encadré des deux malabars matraqueurs. Il est aux alentours de minuit et je suis un peu exténué. Finalement, on retourne à l’hôtel où, à ma grande surprise ils me rendent mon passeport en me demandant de repasser à leur bureau demain pour en faire une photocopie. Je me demande quelle entourloupe se cache là dessous et pourquoi ils ne l’ont pas déjà faite cette photocopie mais je me tire sans en demander plus, bien content que ce soit fini pour ce soir. Arrivé à la chambre, j’inspecte bien ma valise et mes affaires, mais tout paraît en ordre et, vite, je m’enfile un demi lexomil et me mets au pieu.

 

A cinq heures du matin je suis réveillé par le va et vient dans l’hôtel, des portes qui claquent, des gens qui parlent haut et fort. Une douche fraîche et je sors  boire un cafe con leche un peu plus loin dans la rue dans une soda ouverte. Comme par hasard, dans les deux minutes, je remarque un des flics en civil que j’avais vu hier au commissariat se tenir planté cinquante mètres en arrière sur l’autre trottoir, ce qui ne passe vraiment pas inaperçu car, ici, à cette heure là,  et contrairement à San Jose, les rues sont presque désertes. Bizarrement, est-ce à cause du jour revenu, je ne ressens plus la moindre inquiétude et me sens complètement détendu ; fataliste, je prends un malin plaisir à dévisager à mon tour le flic qui m’observe. Je retourne à l’hôtel et, par l’intermédiaire de la réceptionniste qui a remplacé le gardien de nuit, j’appelle le commissariat pour leur dire que je ne saurai retrouver le chemin et qu’ils envoient quelqu’un me récupérer. OK, me disent-ils. Sûrement, ça a dû jaser dans l’hôtel pendant la nuit car le personnel me dévisage d’un air intrigué, mais je m’en fous complètement. Donc, une demi-heure après, un playboy en chemise et pantalon blancs, pétard à la ceinture, arrive à l’hôtel. Présentations, et il me demande de le suivre avec ma voiture ; nous allons  faire la photocopie dans une librairie du centre-ville où nous ne passons pas inaperçus, tout le monde ayant remarqué le calibre, mais le policier est sympathique, discute avec moi et fait la queue comme tout le monde, ne faisant même pas valoir sa fonction pour passer avant les autres clients. J’apprends ainsi qu’il n’ y a pas de photocopieuse à leur brigade ! Comme l’attente se prolonge, je lui propose de lui donner moi-même une copie car j’en ai deux ou trois. OK, il est content, prend le papier et me tend la main avec un grand sourire, me dit au revoir en me rendant le passeport et s’en va. Donc, me voilà soulagé, l’affaire serait terminée ! Je m’offre le luxe de le klaxonner quelques centaines de mètres plus loin en lui faisant signe de s’arrêter et le mec obtempère. Descendant de voiture, je lui explique que sur la photocopie que j’ai donnée, il y a aussi celle de ma carte bancaire et quelques adresses que je préfère ne pas laisser trainer entre les mains de n’importe qui ! Il tient à me rassurer, qu’il n’y a aucun risque, mais je sors quand même le couteau suisse muni de ciseaux et je découpe le document, ne lui laissant que la copie du passeport. Une chaleureuse poignée de mains et deux ou trois mots amicaux concluent cette aventure policière nicoyenne. Néanmoins, pendant tout le reste du voyage, j’aurai une putain de psychose des flics, m’attendant à une nouvelle arrestation à chaque contrôle, et Dieu sait, qu’ils sont nombreux sur la route et cette crainte va me pourrir le reste du voyage. Toujours ce passeport qui les intrigue…

 

J’apprendrai quelques détails supplémentaires plus tard, la veille du départ du Costa Rica de la part du Consul de France et du représentant de la police française à l’Ambassade de France. Le fonds de l’affaire était bien cette histoire de téléphones achetés avec un chèque volé. Les flics s’étaient fait engueuler par le Procureur pour m’avoir interpellé trop tôt et ne pas avoir attendu que la négociation ( ?) se fasse, afin de me prendre en flagrant délit. Comme il n’ y avait pas de preuves, il les avait obligés à me relâcher. Par contre, ce qui surprenait les gens de l’Ambassade, c’est que le soi-disant témoin, qu’ils avaient fait passer devant moi sans me prévenir au commissariat, maintenait ses dires et confirmait qu’il s’agissait bien de moi ! J’apprends  qu’ils n’avaient pas le droit de me faire reconnaître ainsi sans mandat (dixit le Consul), tout comme ils n’avaient pas le droit de fouiller mes affaires à l’hôtel sans mandat non plus. Pourquoi ce « témoin » maintient il ses affirmations, est-ce qu’il veut me faire porter le chapeau de quelque chose ? Est-ce que j’ai un sosie à Nicoya ? Je n’en sais rien. Bref, je ne saurai jamais le fonds de l’histoire. J’apprends aussi que l’Ambassade s’est renseignée en France et a fait téléphoner les flics de Grasse à la prison pour savoir si on m’y connaissait ! En fait, ce que je crains le plus c’est un coup fourré de la part des flics et il faudra que je fouille à nouveau soigneusement mes bagages avant de partir, en espérant ne pas être emmerdé à l’aéroport. Le voyage serait-il sous le signe des ennuis ?

 

Je reprends la route de Puntarenas, avec un petit détour dans un bled paumé, Chomes, insignifiant et typique. J’y prends en stop une habitante qui se rend au mariage de sa sœur et m’explique que toute la région appartient à deux seules et uniques fincas et que tous les villages du coin sont construits par les propriétaires pour y loger leurs employés. C’est encore le régime des latifundia et des grands propriétaires tout puissants ; le patron n’habite pas sur place et ne quitte que bien rarement la capitale ou les douceurs de Miami, délégant ses pouvoirs seigneuriaux aux régisseurs. La réforme agraire au Costa Rica n’a pas été appliquée partout semble-t-il, et pas seulement dans les plantations de bananes ! Une polyculture à perte de vue, des hameaux en forme de villages-colonies tous semblables, des paysans qui marchent la machette à la main ou pédalent sur des vélos, les pieds dans leurs éternelles bottes de caoutchouc et la machette coincée sur le guidon, des gamins qui jouent, d’autres qui reviennent de l’école dans leur uniforme bleu et blanc impeccable, l’ambiance est sereine et bucolique. Des femmes vaquent à leurs occupations ménagères ou discutent sur le pas de leur porte, bref, une vie assoupie et monotone de la campagne costaricienne.

 

L’Interamericana me ramène à l’hôtel Yadrán où j’apprends qu’Ivette  a téléphoné pour dire qu’elle ne pouvait pas me rejoindre, mais que l’on se retrouverait le lendemain à San Jose pour aller à Guápiles. Ce n’était pas franchement mon plan, mais ce n’est pas grave. C’est la fin de l’épisode « Péninsule de Nicoya » et je me dis que si, jusqu’à ce jour, je n’y avais jamais mis les pieds, c’était peut-être par pressentiment de mauvais augure ! Malgré tout, j’ai passé de bons moments dans cette campagne sauvage, j’ai aimé les pistes poussiéreuses et surchauffées, l’ambiance far-west de certains  paysages de l’intérieur de la péninsule. Mais je sais aussi que je n’y reviendrai pas car ce n’est pas le Costa Rica que j’aime ; son littoral, sans doute, sera de plus en plus vendu aux marchands de vacances, aux promoteurs et aux              destructeurs d’environnement. Je préfère revenir vers les forêts sauvages et retrouver l’humidité des jungles.

 

 

 

 

 

 

 

 


Écrit par jp0683 | Permalien | 1 commentaire |
Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 2

Pour digérer je me rends à pied vers le Museo de los Niños qui est une ancienne prison de San Jose restaurée et transformée en Musée des Sciences et de la Culture. Située un peu à l’écart de la ville, au nord, c’est un bâtiment jaune (couleur fort appréciée ici) qui domine la capitale du haut de sa petite colline. Une partie du musée est réservée aux enfants et c’est ce qui lui a donné son nom. La restauration est magnifique et une galerie de photos montre les bâtiments en ruines et à l’abandon avant le début des travaux menés en coopération avec la Suisse. L’architecture intérieure a été en partie conservée, en particulier les cellules, les couloirs et les grilles ; les cellules sont devenues salles d’exposition de peintures ; les meurtrières grillagées en haut des murs sont aussi restées en place. Combien de détenus s’entassaient dans chacune de ces cellules de 30 ou 40 m² ? Je suis surpris par le fait que seuls deux gardiens se trouvent à l’entrée du couloir, mais personne ne surveille les salles où les œuvres d’art sont pourtant à portée de mains des visiteurs ; il est vrai que ceux-ci ne se bousculent pas ! C’est très agréable de pouvoir s’y promener librement sans se sentir épié et surveillé. Qui pourrait imaginer un musée en France sans au moins un gardien par  salle ! En contrebas du musée, sous l’Avenida 9 et dans le vallon qui remonte vers la ville, c’est la zone craignos qui s’étend jusqu’à Coca Cola, la gare routière. Des clodos, des toxicos et des gamins en loques arpentent les lieux, indifférents, tout au moins la journée, à ce qui se passe autour d’eux. La nuit, San Jose a la réputation d’être dangereuse, mais ni plus ni moins que n’importe quelle autre capitale. Simplement, il y a des lieux à éviter et il faut rester sur ses gardes. Je constate que depuis le dernier séjour ici le nombre de flics dans les rues me paraît beaucoup plus important. A pieds, à vélo, en moto ou en scooter, en berline ou en 4X4, il y en a partout….Est ce pour réellement assurer l’ordre public ou bien est ce pour résorber le chômage ?

 

Je rentre à l’hôtel pour soigner le douloureux coup de soleil qui me brûle le crâne, le front et le nez ; vite, une bonne couche de Biafine sur la tronche et je m’installe sous le ventilateur ; Ne pas oublier demain de sortir la casquette à longue visière ! Ce soir, il est prévu d’aller dîner avec Ivette au restaurant panoramique du 17ème étage de l’Aurola Hollyday Inn.

 

L’Aurola, plaza Morazán,  est l’un des rares buildings de San Jose, ville où les tremblements de terre incitent plutôt à construire prés du sol !! Néanmoins, il y en a quelques uns, surtout sièges de banques, de l’Institut costaricain de communications et l’hôtel Aurola, qui héberge  aussi le fabuleux musée de jade que nous avions visité avec Carol. Quelques secondes suffisent à nous propulser au 17ème étage avec vue panoramique sur San Jose et le Valle Central, réduits à l’état de points scintillants dans la nuit. Quelques éléments  de repère permettent de reconnaître le théâtre national, le Gran Hotel Costa Rica, l’hôtel del Rey. A perte de vue une mer d’étoiles constelle le sol et s’étend jusque sur les hauteurs entourant la capitale. San Jose paraît plus grand la nuit. La table est tout contre la vitre et le regard fait un plongeon à pic de dix sept étages ; espérons que le « terramoto » ne sera pas pour aujourd’hui !! Le restaurant de l’Aurola est l’un des endroits les plus sophistiqués de la capitale et, bien que n’affectionnant pas particulièrement ce genre d’établissement, lieu de rencontres d’une engeance  qui me déplaît particulièrement, j’avais envie d’essayer ce restaurant, plus pour le site que pour la réputation gastronomique. Une bouteille de vin blanc du Chili à 32 dollars et  chambré à souhait ( !) augure mal du début ! Nous nous fions à « la proposition du chef » que l’obséquieux  maître d’hôtel nous invite à découvrir ; en fait, il s’agit d’une banale salade agrémentée d’une queue de langouste, de deux crevettes jumbos et d’un filet de poisson. La note sera salée, 48000¢ ! Pas grave, c’est le début du voyage et on fête cette rencontre qui se passe de mieux en mieux au fil de la discussion et de l’émotion sensuelle qui commence à nous envahir tous les deux. Petit à petit, les mots se font plus doux, les désirs s’affirment, les déclarations remplacent les banalités d’usage. Je constate avec plaisir que mon espagnol arrive à saisir les nuances et à faire ressentir la sensualité qui s’empare de nous. Ivette est ravie et moi, je suis heureux aussi de cette liaison qui s’annonce et me rend un peu costaricain. C’est un mélange de trouble et de tendresse qui s’empare de moi en caressant sa  main et j’apprécie la douceur de ses lèvres quand je me lève pour l’embrasser, sans que cette démonstration publique ne me gêne  le moins du monde, ce qui ne semble pas être le cas des deux rombières américaines installées à la table derrière nous. A l’instant même, l’Atlantique se vide de ses eaux, l’histoire se refait et la dérive des continents fait marche arrière, recollant l’Amérique à l’ancien continent. Ce baiser a des goûts de Gondwana et me donne furieusement envie de faire l’amour…La bouteille de vin blanc est vide mais la seule ivresse est celle de plonger mon regard dans le tien, de te déshabiller des yeux et d’écouter tes mots qui me ravissent…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MARDI 22 FEVRIER.

 

 

 

 

Il n’est que 7 heures du matin et les rues sont déjà envahies par les Ticos qui se rendent au travail et la plupart des magasins sont ouverts. Malgré la fraîcheur matinale, les jeunes Ticas promènent leurs silhouettes élégantes et racées, le ventre à l’air qu’un jean taille ultra basse et un « minitop » dévoilent et mettent en valeur ; elles aiment être regardées et apprécient que les yeux s’attardent sur leur beauté, flattées d’inspirer désir et admiration. Un sourire entendu et un regard enjôleur répondent aux « piropos » que leur lancent les hommes. Le jeu de la séduction est le sport national et cette impression est beaucoup plus évidente qu’il  y a quelques années, ou alors « la faim » a rendu mon regard plus perspicace ! La population est extrêmement jeune et les plus de quarante ans paraissent absents du paysage. Je ne connais pas  les chiffres exacts mais la population est tout à fait différente de celle des pays occidentaux ; la pyramide des âges y est complètement inversée, ce qui est un gage de prospérité pour l’avenir car le Costa Rica est un pays dynamique, en pleine évolution économique et sociale, un pays où les gens travaillent et ont déjà accédé, pour la plupart, à la société de consommation. Ce désir de consommer est malgré tout tempéré par la mentalité latino où la notion de fête est omniprésente et je ne pense pas que la morosité, inéluctablement liée au développement socio-économique source de frustrations, puisse prendre le dessus sur le désir de profiter de la vie, du soleil, de la mer, des amis, de la famille, de l’amour et autres douceurs primordiales en Amérique latine. A choisir entre rigueur et joie de vivre, le latino choisira toujours la seconde. Je continue donc mon « bain de beauté » au milieu de ces délicieuses créatures jeunes et plus ou moins métissées qui partent au boulot d’un air enjoué, avant de prendre un taxi pour me rendre à Budget sur le Paseo Colon chercher le Daihatsu de location qui doit me véhiculer pendant trois semaines. Les discussions avec les « taxistas » sont toujours intéressantes pour découvrir les dessous d’un pays et le mot France emmène automatiquement la conversation sur le football. «  Le gusta football ? », « Cual es el mejor ? Zidane ? ». J’apprends que les jeux électroniques font fureur ici et particulièrement les jeux de foot et que chaque joueur veut être « bleu ». Vu les résultats récents de l’équipe nationale, cet engouement pour la France footballistique ne devrait pas durer ! Un autre de mes plaisirs auprès des chauffeurs de taxi, après qu’ils aient compris que je ne suis point yankee, est de partager leur détestation des gringos, ce qui me permet d’y aller de mon petit couplet anti-américain.

 

Après des formalités rapides et un accueil très sympathique à l’agence Budget, je prends possession du petit Daihatsu Terios gris métal à boîte mécanique et commande électrique des quatre roues motrices. Je compte rejoindre tout de suite Puntarenas. D’abord, je traverse la banlieue joséfine par l’autopiste General Cañas, admirant au passage la floraison orange des érythrines corail ; d’autres arbres en fleurs, aux coloris  jaunes, blancs ou violets annoncent l’été tropical. Le paysage est d’abord un peu sec aux alentours d’Alajuela, avant de prendre la direction de Garita et Atenas où je délaisse l’Interamericana et son trafic pour une route secondaire qui escalade les contreforts de la cordillère centrale. Etroite et escarpée, la route sillonne de jolis paysages exotiques un peu plus verts et traverse une multitude de petits villages aux jolies maisons colorées. Les « casas » d’Amérique Centrale, surtout à la campagne, ajoutent leurs touches de couleur au paysage et leurs jardins sont toujours un enchantement. Toutes ces plantes, qui, chez nous survivent avec difficultés à l’intérieur de nos maisons, poussent et prolifèrent ici en liberté. Quelques palmiers viennent y ajouter leur silhouette ébouriffée. Les haies sont faites de branches « d’indios desnudos » directement plantées en terre et qui prennent racine spontanément. Régulièrement taillées pour ne pas se transformer en arbres, elles présentent toutes une boursouflure caractéristique à leur sommet d’où s’échappent parfois quelques pousses ; les barbelés finissent par être englobés dans le tronc marron clair qui s’exfolie en permanence, d’où leur nom d’indien nu.

 

 

 

                         

 

                                                                                                                            « Indio desnudo ».

 

 

                       La route s’enfonce petit à petit dans la campagne costaricaine en direction de l’ouest et, en dehors du rugissement de quelques camionnettes et camions essoufflés qui escaladent les lacets, c’est le calme complet, la sérénité d’une campagne assoupie dans les premières chaleurs de la journée. Je multiplie les arrêts pour profiter d’un paysage, me chauffer au soleil en écoutant le chant des oiseaux ou simplement me laisser envahir d’une langueur bienfaisante. Chaque piéton rencontré me salue d’un signe de la main et je le lui rends bien volontiers. Une petite halte dans un hameau anonyme me permet de goûter aux délicieuses « chips » de plantain séché et salé qui accompagnent mon « refresco » acheté à la soda du coin. Je savoure ces moments car je ressens avec beaucoup de plaisir cette sensation de « solitude » ; je me sens beaucoup plus immergé dans le pays du fait de cet isolement et l’absence de compagnie à mes côtés laisse mon esprit et mes sens entièrement libres et réceptifs à ce qui m’entoure. Ne pas parler français ajoute au plaisir.

 

Quinze kilomètres avant Puntarenas, je récupère l’Interamaricana à Esparza, bourgade écrasée sous un soleil de plomb, puis Puntarenas et le golfe de Nicoya apparaissent au bout de la route.

 

 

Puntarenas est un des principaux ports du Costa Rica, juste à l’entrée du golfe de Nicoya ; la ville s’étire sur une longue bande de terre, en réalité de sable, ce qui lui a donné son nom. Ville portuaire qui a perdu un peu de son poids économique, elle reste une importante escale pour les bateaux de croisière et la municipalité tente de développer sa vocation touristique encore limitée en raison de la pollution des plages et d’une réputation un peu douteuse. Le front de mer est pourtant agréable avec son « paseo maritime » ombragé par les palmiers ; de nombreux restaurants et hôtels bordent la longue avenue.  Je prends une chambre au Yadran hotel, complexe hôtelier pourvu d’un casino et d’une discothèque et situé à l’extrémité du paseo maritime, à la pointe de la péninsule. C’est un des deux ou trois établissements un peu luxueux de Puntarenas et il a l’avantage d’être situé dans l’endroit le plus tranquille, juste en bord de mer et de plage. En face, à travers la brume de chaleur, car il fait réellement très chaud en cet après midi de février, on aperçoit les hauteurs de l’isla San Lucas et de la péninsule de Nicoya. La ville elle-même est très animée, commerçante et vivante en temps ordinaire, mais, pour l’instant, c’est encore l’heure de la sieste et les rues sont presque désertes…J’en profite pour me baigner dans la piscine d’eau de mer de l’hôtel où je savoure le bonheur de nager dans cette eau étonnamment chaude, mais rafraîchissante tout de même, véritable délice de sensualité sous l’étouffante chaleur.

 

 

Frais et dispos, je reprends la voiture pour aller visiter Puerto Caldera qui a ravi à Puntarenas son premier rôle portuaire car, d’accès plus facile aux cargos, elle est située au fonds d’un golfe naturel bien abrité et profond, au sud de Puntarenas.

 

 

Savez-vous qui est Alexander Vargas ? Alexander Vargas est un gros enculé  de flic de Puntarenas qui m’arrête à la sortie de la ville, vers le croisement de la route de Puerto Caldera. Uniforme noir et blanc impeccable, galons dorés un peu partout, la quarantaine sérieuse et moustachue, c’est le flic américain typique, comme dans les films ! Comme tous les flics du monde aussi, il officie sournoisement, planqué dans un endroit ombragé. Il m’arrête donc et je lui présente mon passeport qui a l’air de le passionner mais, bien entendu, j’ai oublié mon permis de conduire à l’hôtel ! Ca le chagrine beaucoup Alexander que je ne puisse lui présenter mon permis de conduire et, malgré la peine que cela lui occasionne, il va devoir me mettre une amende, « una multa », comme il dit. En plus, au Costa Rica, c’est compliqué ; muni de la multa en question, il faudra que je me rende à une banque pour payer l’amende. Tout ça, ce n’est pas simple et le plus dur, c’est de connaître le montant ! Bref, je sens qu’Alexander embrouille tout autant qu’il peut. Je finis quand même par comprendre qu’il m’en coûtera 25.000 ¢ et qu’en plus, je vais devoir laisser la voiture sur place ; Alexander préviendra lui-même Budget pour qu’ils viennent chercher le véhicule. Je comprends aussi, depuis un moment, qu’il me prend pour un con et vois bien où il veut en venir. En France, lui dis-je, si on paie immédiatement, c’est moins cher… Peut-être qu’au Costa Rica, c’est pareil ? Bon, ça va pouvoir s’arranger, dit t-il. Combien, je lui demande ? Est ce que 10.000, ça va ? Il réfléchit un moment et propose 15000. Non, 10. Il me fait oui de la tête, avec un sourire qui commence à éclairer son visage. C’est bien parce que je lui suis sympathique qu’il accepte, car ce n’est pas son genre d’agir ainsi, ajoute-t-il ! Je n’en doute pas…Du coup, on devient bons copains avec Alexander et ça l’intéresse de savoir où je vais. Puerto Caldera dis-je, tout en lui glissant le billet de 10.000 ¢ dans la main. Aie, c’est dangereux ce coin, surtout vers le pont, là où il y a des rochers ; des malfrats dévalisent les voitures de touristes et les baigneurs à la plage. De toute manière, si j’ai un problème, je n’ai qu’à m’adresser à lui et il arrangera tout ! Le plus comique, c’est quand il me dit de me méfier de ses collègues et qu’au cas où je serais à nouveau arrêté de dire qu’on se connaît...Il n’oublie pas de me montrer son carnet de contravention dont il a soigneusement replié une page sur le dos de laquelle il me demande d’apposer « una firmita », une petite signature, ce qui n’a strictement aucune valeur car il n’ rien écrit dessus, mais a simplement barré le recto. Magouille et compagnie, voilà 10.000 ¢  qui ne gonfleront pas les caisses du Ministerio de Hacienda, mais qui aideront bien Alexander à arrondir ses fins de mois, et ils font tous la même chose ! Je prends la chose du bon côté car cela fait partie des aléas (des plaisirs ?) du voyage en Amérique latine et pour 10.000 balles après tout, j’ai passé un bon moment !

 

Je pars donc voir Puerto Caldera, où, précisément, il n’y a rien à voir en dehors de deux cargos et  d’un amas de containers perdus en pleine nature au pied de la colline, au milieu d’herbes folles jaunies et séchées ; les installations portuaires sont réduites à pas grand’chose. En passant sur le pont dont me parlait mon ami le policier, je ne remarque que quelques pêcheurs à l’air bien tranquille et inoffensif ! Sans doute, le danger n’est que le fruit de l’imagination d’Alexander Vargas, roi de la magouille…Par contre, ce qui est bien réel, c’est l’impressionnant convoi de camions géants qui zigzaguent sur la route pour éviter les fondrières qui la truffent. Au loin, quelques falaises et le bleu profond du Pacifique, calmé à l’entrée du golfe, bien que, parfois, de violentes tempêtes s’emparent de la région ; en 97, lors de mon premier voyage, les journaux nous avaient appris que le ferry de Tempisque avait sombré, emportant vers le  fonds  véhicules et passagers.

 

Je reviens donc me balader à Puntarenas dont la partie opposée à la mer forme une sorte de lagune bien délabrée, avec des épaves de bateaux et de voitures qui croupissent et pourrissent le long des rues au milieu des détritus; le quartier est plutôt mal famé et le touriste pas trop bien vu. C’est l’envers du décor de toutes les villes d’Amérique latine, celui où l’on va rarement. Par contre, les Puntarainaises que je croise dans le coin n’ont rien de décati…

 

J’aime bien les endroits un peu glauques, et les quartiers louches m’ont toujours attiré. Traîner dans les bas-fonds m’excite au plus haut point et me procure une agréable montée d’adrénaline. C’est dans ces quartiers que bat le cœur des villes et, malgré le temps qui passe, j’aime toujours découvrir les dessous cachés des cités du monde. Barcelone ne serait pas Barcelone sans le barrio chino et le barrio gotico, là où vivent et trafiquent les héros de Ledesma et Montalban, dans un dédale de ruelles et de coupe-gorge où putes et truands disputent les lieux aux clodos et aux toxicos, tandis que de patibulaires mauresques sortis de la nuit des temps, sournois et serineurs, hantent les recoins sombres et puants ; Istanbul vivait, car, hélas, c’est fini pour cause d’islamisme intégriste rétrograde, Istanbul, donc, vivait et distillait ses parfums les plus chauds, ceux du sensuel Orient dans le quartier de Galata, sous la tour, dans la petite rue volontairement fermée en cul de sac pour bloquer la retraite de l’assassin ou du voleur éventuels. Ces échoppes-lupanars étaient de merveilleuses passerelles vers des temps révolus et même une onirique Antiquité ; Puerto Barrios visité en 85, terminus de la voie ferrée des Caraïbes au Guatemala  n’était que bars et bordels où les ouvriers des plantations de bananes et de canne à sucre venaient dépenser la paie de la semaine en se soûlant de rhum et de filles à quelques sous, avant de finir dans le fossé, ivres morts ou percés des coups de couteau ramassés dans une bagarre anodine d’ivrognes en goguette. Pourquoi j’ai payé à boire dans ce bouge à cette femme et son gosse qui étaient rabroués par les militaires attablés ? Sans doute pour les narguer et savourer le sourire de la mère et du gamin, et, peut-être aussi, pour me faire peur.  J’ai aimé Caracas et son Avenida de Los Illustres, ses ombres fuyantes qui traversent la nuit de Sabana Grande, quand les mauvais garçons des barrios quittent leur ranchitos pourris pour venir piller la ville. Les caraquéniennes m’ont enivré de leurs parfums douteux, mais m’ont donné certains de mes plus beaux moments d’amour. El Dorado, la ville des chercheurs d’or où je t’ai aimée Belkiss, merveilleuse métisse, chercheuse d’or toi aussi, dont je garde encore le cochano comme une précieuse relique. La douceur de ta chatte exotique est encore sous mes lèvres affamées qui ne se lassaient pas de son parfum de cannelle, tandis que m’enivrait le rhum distillé par le plaisir de ton ventre. C’est encore dans un bar que je t’ai rencontrée. Jamais, au grand jamais, je n’oublierai cet après-midi où tu m’emmenas aux combats de coqs, au milieu de Vénézuéliens ostensiblement armés car ils portaient sur eux toute leur richesse, leurs pépites ; ils  gueulaient, s’excitaient et se battaient devant les assauts des volatiles ensanglantés, à renfort de litres de  Polar. Pendant ce temps, Belkiss, tu m’offrais tes lèvres et tes caresses dans cette arène, au milieu de tous et tu me faisais vénézuélien, rendu anonyme par ton amour et ta manière de me considérer comme un des tiens ; ta main dans ma main était la plus douce des chaînes pour me lier à la vie et au bonheur. Mexico la dangereuse, mais Mexico la magique est la ville la plus excitante du monde, à condition de marcher de biais et de surveiller ses arrières. Fourmilière pas toujours sympathique, c’est une ville troublante dont on tombe amoureux si on ne la fuit pas et même les mariachis de la place Garibaldi n’arrivent pas à se faire passer pour d’innocents musiciens qui chantent l’amour. L’amour des chansons mexicaines s’accompagne au son des  guitares mais bien souvent,  aussi, à la lueur fulgurante des lames de poignards. L’odeur âcre des flots de sang qui s’écoulaient des marches  du Templo Mayor semble encore envahir l’air de la grande cité et les roulements lugubres des tambours du sacrifice paraissent  toujours résonner par delà le Zocalo. Belize City la noire, c’est aussi Belize City la chaude où tu meurs comme tu baises. Mais je n’oublierai jamais ces heures à siffler des Belikin dans ce bar prés du Swing Bridge, assis à une table au milieu de quatre filles jeunes, belles et troublantes dont l’ivresse sublimait la sensualité et me transportait au paradis de la complicité. Vos noms sont encore sur mes lèvres, Karen, Amey, vos visages et vos corps de sculptures vivantes me mènent  encore parfois dans les rêves les plus érotiques. Toi qui t’inventas un prénom à la hauteur de tes rêves d’Amérique du Nord, alors que tu n’étais qu’une négresse, belle, mais négresse tout de même du quartier de la Belize river et dont la douceur de la peau me donne encore des frissons, oui, toi,  Ann, tu embellis mes souvenirs et mon existence de ton sourire. Je vois encore luire ta peau sous la douche où les gouttes d’eau n’étaient rien d’autres que des étoiles. L’hôtel miteux au charme des pays suffocants ne m’inspire plus que nostalgie et tendresse pour toi dont les caresses, dans mes rêves, me font encore frissonner. Que dire de Bombay dont les pestilences s’effacent un peu dans les profondeurs de ma mémoire ? Et Calcutta où la réalité de la misère  dépassait alors de beaucoup l’imagination, mais, sur sa pourriture et sa vermine, fleurissaient les poèmes de Rabindranath Tagore dont la maison était comme un hymne à l’espoir. C’est là, aussi, que je visitai, même si le mot est incongru, un des mouroirs de sœur Teresa qui n’avait pas encore acquis ses lettres de sainteté et travaillait dans l’anonymat d’un quartier pourri de la ville, pas très loin cependant d’un temple à la colonne d’or !Comment oublier Cartagena la fantastique coloniale dont les quartiers historiques mais vivants sont la plus belle des cartes postales de Colombie, et ce bar, toujours les bars décidément, où nous bûmes l’aguardiente, toi l’ancien navigateur français que l’âge avait définitivement cloué là, mais qui lâcha quelques larmes à prononcer le nom sans gloire du Havre, ta ville d’autrefois. Que dire des frontières plus ou moins abandonnées par les flics aux trafics les plus divers et où il ne faut surtout pas laisser croire que l’on s’intéresse à ce qu’on voit…. Certains noms de villes encore inconnues peuplent mes rêves de départ, Tijuana, Manille, Djakarta, Hong Kong, Valparaiso, Belém, San Juan de Porto Rico, La Habana, Macao, Managua, Trujillo, Buenos Aires, Tanger… Je veux vous découvrir, vous connaître ; je veux encore des émotions, des sensations, des frissons, je veux parcourir le désert d’Atacama, découvrir Trinidad, pouvoir traîner dans le port de Santarem, baliser à nouveau dans une forêt tropicale où je crois m’être perdu, souffler de soulagement comme après cette rencontre dans la selva du Belize à la frontière du Guatemala avec des militaires-guérilleros attardés, le visage recouvert de camouflage noir et les mitraillettes à la main sautant de leur Santana kaki pour nous arrêter dans un coin du bout du monde, rencontre qui se termina par un «  go man… » inattendu ; je veux pouvoir encore découvrir et désirer, parler et baiser avec des beautés exotiques dont la peau est la plus douce des soieries, tomber amoureux en dépit des réalités, être triste à quitter ces amours passagères en m’efforçant de me persuader que je reviendrai les retrouver , je veux, je veux…

 

La nuit est maintenant tombée depuis un bon moment, brutalement comme toujours sous les Tropiques, vers 18 heures. Je flâne sur le paseo et m’arrête boire deux Imperial avant de me diriger vers le Kimbo’s où j’ai décidé de manger un super « corvina à la marinera ». C’est une sorte de loup, mais plus gros avec une sauce marinière (coquillages, seiches, crabe) ; je me régale de ce délice et m’enfile deux nouvelles bières.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MERCREDI 23 FEVRIER.

 

 

 

 

Je m’éveille quelques instants avant qu’un merveilleux lever de soleil n’apparaisse sur le golfe de Nicoya, une lueur orangée éclairant peu à peu les collines, tandis que des reflets d’argent scintillent sur la mer. Le chant des oiseaux accompagne cet « amanecer » et l’ombre chinoise des palmiers au bord de la plage laisse place, petit à petit, au vert tendre des palmes. L’horizon s’embrase et le ciel dessine la silhouette cramoisie des nuages qui semblent quitter les lieux pour faire place au bleu de l’azur. La vie s’éveille sur Puntarenas et le bord de mer devient propriété des « joggers » qui font leur footing matinal. Quelques chiens errent à la recherche d’une merveille cachée dans un tas de détritus et les relents marins accompagnent le bruit des vagues sur la plage. Des petits échassiers au long bec fin picorent le sable humide à la recherche de leur nourriture ; l’air est déjà chaud et tout ça s’appelle le bonheur...

 

De jeunes puntarainaises viennent prendre leur travail à l’hôtel, les unes en cuisine, d’autres au service. Elles sont mignonnes et répondent par un « hola » souriant à mon salut ; leur peau caramel et leur charme de métisses ajoutent à la sensualité du moment qui ne manque pas d’être troublant, mais, malgré les espoirs contenus dans leur sourire, je pars ce matin pour Nicoya …

 

La route du nord, c’est l’Interamericana qui file vers Liberia et le Nicaragua ; c’est un long ruban asphalté où les V8 surgonflés des Frightliner, des Mack et des Ford lancent les énormes porteurs à toute allure dans les descentes. La Panamericaine, pourtant, n’est guère plus large qu’une de nos départementales, à la rigueur une nationale dans le meilleur des cas ! Le trafic y est énorme, avec une multitude de camions gigantesques, sans aucune commune mesure avec les nôtres, et de plus en plus de voitures. Dés que la route s’élève, et ici il n’ y a que des montagnes russes, alors c’est un ralentissement général, une file immense grimpant au ralenti jusqu’à la prochaine descente. Des nids de poule agrémentent le trajet mais la conduite y est facile et relativement fluide, avec parfois le spectacle angoissant de semi-remorques se doublant un peu n’importe où. Pourtant, tout se passe bien et les accidents sont rares. Il faut dire que la vitesse est très limitée, le maximum autorisé étant 80 Km/h et très souvent 60 ou 40. Les contrôles policiers sont permanents et la police possède un équipement radar sophistiqué. Cependant, les camionneurs ne se montrent pas très intimidés !

 

Plus la route va vers le nord, plus le paysage est sec, parfois un peu désertique. La végétation sort de l’hiver et n’a pas encore retrouvé son feuillage ; les rares guanacastes, l’arbre national, ne sont que squelettes géants attendant de se couvrir de feuilles pour retrouver leur majesté. Ce genre de paysage me plaît beaucoup moins que les jungles éternellement vertes qui recouvrent une grande partie du pays, mais c’est souvent la déforestation qui est à l’origine de cette sécheresse et, il n’est pas rare de rencontrer par ci par là les vestiges de la forêt d’autrefois sous forme d’un bosquet primaire ou d’un arbre isolé qui n’en finit pas de mourir de son isolement. Plus efficace que tous les verts écologistes de nos politiques frileuses, il semble vouloir nous avertir qu’il va bientôt crever, mais qu’inéluctablement, nous l’accompagnerons vers le néant et le panache des brûlis n’est que l’étendard de son désarroi…

 

Au bout de 70 Kms,  je quitte l’Interamericana pour bifurquer à gauche en direction de la péninsule de Nicoya qui débute réellement une fois franchi le nouveau pont sur le rio Tempisque qui, désormais, dispense du ferry. Ce pont suspendu a été construit il y a quelques années sous la direction des Taiwanais qui en ont assuré le financement. Il s’appelle d’ailleurs « Puente de la Amistad de Taiwan ».

Taiwan est décidément bien implantée en Amérique Centrale et je me remémore les nombreux sites du Belize où des panneaux indiquent leur participation financière et technologique dans la vie du pays. Le rio Tempisque, quant à lui, est une très large rivière bordée de jungles et de mangroves qui vient se jeter dans le golfe de Nicoya. C’est le pays des indiens Chorotegas, encore très nombreux à peupler la région et complètement insérés dans la vie moderne du Costa Rica. Le nord du pays et la péninsule de Nicoya sont leurs terres ancestrales, mais ici, contrairement à d’autres endroits, il n’y a pas de réserves, les indiens sont complètement intégrés au tissu social et économique. J’aurai l’occasion d’en voir de nombreux dans la région et, outre un charme physique certain, ils semblent posséder des dons commerciaux hors du commun. D’aspect souvent frêle, en tout cas sveltes et d’allure sportive, avec de longs cheveux noir de jais, ils sont très beaux, fiers et évoquent les véritables indiens des films américains. Les filles sont superbes, avec d’immenses chevelures noires, la peau mate, cuivrée, presque toujours minces et vêtues de vêtements moulants qui dessinent leurs courbes de rêve. Tous, indiens et indiennes, sont souriants, sympathiques et prompts à engager le dialogue avec un inconnu. Vraiment, la découverte de ces gens est un plaisir immense et ils sont complètement différents des autres indiens du pays ou de ceux du Guatemala et du Mexique, en général timides, effacés et résignés à leur sort peu enviable. Là, c’est tout le contraire, jovialité, joie de vivre et  réussite sociale semblent être leurs atouts. Je crois me souvenir qu’ils ont une origine ethnique qui les rapproche des Indiens des Etats-Unis, en particulier les Apaches.

 

Nicoya est une charmante et agréable petite ville d’à peine quelques milliers d’habitants, peut-être moins. Ancienne ville espagnole, elle est construite autour de son église coloniale blanchie à la chaux, San Blas, la plus ancienne du pays après Ujarras. C’est une construction basse, avec un clocher typique plat et ciselé, percé de deux ouvertures pour accueillir les cloches, et elle possède un magnifique intérieur dépouillé où des poutres ancestrales soutiennent un magnifique toit de tuiles romaines. Le mobilier se résume à quelques bancs et quelques objets anciens du XVII éme siècle pieusement conservés, comme une chaise à porteur transformée en confessionnal et une antique cloche posée à même le sol. Une famille de Chorotegas en assure l’entretien, les deux filles n’oubliant pas de signaler que ladite famille expose et vend des poteries typiques à quelques kilomètres de là, à San Jeronimo ! Un joli jardin fleuri sépare l’église de la place centrale de Nicoya, agréable de fraîcheur sous le feuillage des grands arbres qui l’abritent du soleil.

 

Après Nicoya, où je reviendrai, et une fois franchi le hameau de                   Hojancha, je m’enfonce dans la péninsule, empruntant alors la  première piste du voyage. Je pars vers l’ouest de Nicoya et la cote Pacifique.  Il faudra trois heures de 4X4 sur une piste poussiéreuse  mais en bon état pour rejoindre Estrada, petit village dont le nom lui-même m’emplit de plaisir. Les paysages sont ceux de la péninsule, secs et jaunâtres et le chemin se faufile tantôt entre des haies « d’indios desnudos » qui limitent de vastes mais maigres pâturages, tantôt des zones épargnées par l’agriculture où la forêt tropicale sèche reprend ses droits. Des vallonnements à perte de vue, des collines   plus ou moins arborisées où se dressent ça et là des palmiers sauvages et des langues de végétation qui recouvrent les ravinements qui piègent l’eau lors des rares pluies que connaît cette région.   Souvent, dans le fonds des vallons, une ferme est assoupie au milieu des héliconies et des bananiers. Le Terios soulève des nuages de poussière jaune et franchit gaillardement les quelques gués que je prends soin de sonder au préalable. La piste est complètement déserte car il existe aussi une route asphaltée qui rejoint la cote Pacifique, mais celle-ci me permet de voyager au cœur de la péninsule, loin des sentiers battus et seul au milieu d’une contrée inconnue. Une fois de plus, je me sens euphorique, empli d’un bonheur total et en communion parfaite avec cet environnement sauvage.   La chaleur est étouffante quand j’arrive à Estrada, tout prés de la cote, au bout de la piste. C’est un petit village étiré le long de la route avec quelques maisons bien abritées sous les plantes et qui possèdent presque toutes un petit « rancho » au toit de palmes circulaire qui sert maintenant d’entrepôt ou d’atelier, et qui est le vestige des habitations indiennes du passé.  Je ne peux m’empêcher de m’arrêter devant une de ces maisons où je remarque une famille, avec le père allongé dans un hamac et une jeune « estradienne » dans son jardin. J’entre et m’approche en me présentant, et ils s’amusent beaucoup d’apprendre que je porte le même nom que leur village. Je fais quelques photos et discute un peu avec eux, cherchant à savoir s’il y a des habitants du nom d’Estrada ici. Non, me disent-ils. Je ferai une autre halte quelques centaines de mètres plus loin à « l’abastacedor » du village pour boire une bière et acheter deux bouteilles de « Banquete », une marque de chile costaricain, ce qui me fera le plus piquant des souvenirs. Juste en face de la boutique, de l’autre côté du chemin, une belle petite église en bois peint vert turquoise s’est fait une place dans une trouée de la forêt qui l’entoure. Bien sûr, l’école et le terrain de foot ne sont pas très loin. Je savoure le plaisir d’être dans ce village repéré sur la carte avant de partir. Il y a donc deux villages appelés Estrada au Costa Rica ; l’autre, que je connais déjà est à l’opposé du pays, sur la cote caraïbe, prés de Limón.

 

Pour l’heure, c’est la cote pacifique et me voici donc à Playa Carillo. Première des plages de la péninsule que je m’étais proposé de visiter, Playa Carillo, contrairement à sa voisine Playa Sámara, est un endroit paradisiaque et sauvegardé du tourisme. Aucune construction ne vient rompre le charme d’une longue plage de sable gris qui forme une baie arrondie et bordée de cocotiers penchés vers l’horizon. La plage elle-même est quasi déserte en cette fin d’après-midi et il n’y a que  quelques rares silhouettes allongées sur l’étendue infinie qui se perd au loin dans les vapeurs de chaleur. Plus loin, à Playa Sámara, au contraire, la mer est cachée par une multitude de gargotes, de petits hôtels  et de boutiques qui ont envahi les abords de la plage. C’est un endroit particulièrement recherché par les Français qui sont nombreux à séjourner ici, ce qui ne m’étonne pas. Néanmoins, je garderai un excellent souvenir de la première langouste du séjour ainsi que de la « piña gratinada » du dessert, dégustés à même la plage au restaurant « La Ancha ». A marée basse, le lendemain matin, tandis que l’océan s’est retiré très loin de la cote, je profite égoïstement d’un merveilleux lever de soleil illuminant les cocotiers de lueurs orangées ; J’apprécie ce moment de sérénité matinale, seul sur la plage,  devant ce spectacle grandiose ; rien que  les crabes pour accompagner mes pas sur le sable encore humide où se dessinent mes empreintes éphémères. Je marche comblé et heureux, ramassant quelques coraux échoués pendant la nuit, tandis que, peu à peu,  le soleil s’élève à l’horizon en donnant aux nuées l’éclat métallique de sa lueur encore timide, à l’heure où il peut  encore se laisser prendre pour la lune.


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Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 1

jp0683@hotmail.com

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

COSTA RICA 2005

 

19 Février au 12 Mars 2005

 

 

 

 

 

Editions de la Pechuga

2005

 

CALLIAN, 07 février 2005.

 

 

 

Mi-figue, mi-raisin et mitigés, tels sont mes sentiments à l’approche de ce voyage au Costa Rica. Bien entendu, je me sens euphorique à l’idée du départ et de retrouver le pays dont je me suis fabriqué un mythe et un eldorado, en quelque sorte ma terre promise. A nouveau, la chaleur des Tropiques et l’odeur des terres exotiques stimulent mon imagination tandis que la perspective de vivre de nouvelles aventures, faire de nouvelles rencontres, et découvrir de nouveaux paysages créent en moi de douces et troublantes sensations.

 

Par  moments, mon ardeur est tempérée par l’état d’esprit dans lequel je me trouve. Depuis dix mois de séparation avec Carol, j’ai vécu dans la quête perpétuelle d’aventures, de rencontres et d’amours qui se sont révélées éphémères et fugaces. Malgré quelques émotions, je n’ai sans doute pas rencontré celle qui doit me faire vibrer…Toutes ces amours envolées, brûlées au feu des ardeurs passagères, tout cela crée en moi une certaine amertume teintée de déprime et de sentiment d’échec ; je me sens vivre en demi-teinte et accepte difficilement la solitude ; je pars un peu désabusé mais avec la ferme volonté de  laisser faire le destin, disponible et résigné…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DIMANCHE 20 FEVRIER.

 

 

 

 

            

                                                                                                      Le Gran Hotel Costa Rica

                                         

 

                                                                           

 

Il est 5 heures du matin et je commence à écrire quelques lignes depuis la chambre 328 du Gran Hotel Costa Rica. Comme d’habitude en voyage, je me suis réveillé très tôt, vers 4 h 30.

 

Le Gran Hotel Costa Rica est une institution de San Jose,  le premier grand hôtel luxueux de la capitale ; il fut construit vers 1920 pour palier au manque   d’ un établissement de prestige et faire honneur à la ville alors en plein développement économique. Sa situation centrale, à côté du Teatro Naciónal et de la Plaza de la Cultura, en fait un point stratégique, un lieu de rencontre incontournable. C’est un gros bloc carré de quatre étages, de couleur jaune ivoire et  surmonté d’une galerie ornée d’une collection de drapeaux ; une petite fontaine, des luminaires à boules blanches et un grand banc serpentiforme meublent la placette à damiers où toute la journée se presse une foule nombreuse. Flâneurs, vendeurs à la sauvette, musiciens des rues, voyageurs et minettes à la recherche du touriste esseulé se côtoient au fil des heures. La proximité du Teatro Naciónal lui confère une petite note culturelle. Ne rien faire d’autre qu’observer les passants à l’ombre des parasols et des palmiers de la terrasse n’est pas le moindre de ses charmes.

 

Depuis presque un siècle, toutes les notoriétés de la ville y ont défilées et ses lettres de noblesse lui ont définitivement été acquises lorsque J.F. Kennedy y logea au cours de son séjour au Costa Rica en 1963. Actuellement, les couloirs feutrés, les nombreux salons et les terrasses résonnent surtout des accents gringos qui constituent l’essentiel de la clientèle. Vingt quatre heures sur vingt quatre, le cliquetis et les sonorités lancinantes des machines à sous du casino installé dans un salon du rez-de-chaussée perturbent désormais le recueillement du lieu historique. Les yankees ont transféré là leur mode de vie…

 

Je loge donc à la 328, vaste chambre au charme vieillot, dotée de deux lits à deux places et d’une salle de bains à la grâce surannée dont les robinets tarabiscotés surmontent des émailleries un peu démodées et passées ; un ventilateur au plafond, une télévision et un bar l’agrémentent du confort moderne.

 

 Je suis arrivé hier soir, vers 21 heures après une journée entière de voyage qui avait débuté le matin à 6 heures à l’aéroport de Nice où m’avait conduit Marc. A 7h15, départ de Nice et arrivée à Madrid Barajas à 9 heures d’où je repars à midi dans un A340 d’Iberia pour un voyage pénible, assez mal installé dans le fonds de l’appareil et transis de froid en raison d’une climatisation excessive. Les prestations d’Iberia n’ont rien à envier à celles des autres compagnies aériennes, un seul repas d’une bouffe archi nulle et quelques sandwichs. A 17 heures, une heure de transit à l’aéroport La Aurora de Guatemala Ciudad avant de repartir vers San Jose. Je ressens une certaine émotion à me reposer sur le sol guatémaltèque, juste trente ans après mon voyage dans ce pays. La nuit tombe et je découvre brièvement les alentours de l’aéroport, désormais entouré d’immeubles neufs et, dans l’obscurité, après le décollage, je devine la silhouette des volcans voisins de la capitale, ceux qui ont fini de détruire la cité historique d’Antigua, un an après mon séjour de 1975.

 

Au dessus des campagnes du Guatemala, du Honduras ou du Nicaragua à moins que ce ne soit le Salvador, une  multitude de feux qui rougeoient dans la nuit témoignent des cultures sur brûlis qui, sans doute, aggravent un peu plus la déforestation de ces contrées.

 

Vers 21 heures, arrivée à Juan Santamaria, l’aéroport de San Jose, avec un accueil toujours aussi déplaisant à l’Imigración. Comme je l’avais remarqué lors des précédents voyages, ce pays qui, pourtant, ne vit que du tourisme accueille bien mal ses visiteurs ; pour premier contact, ils  n’ont droit qu’à  la face rébarbative et inquisitrice des fonctionnaires des douanes qui semblent vouloir rivaliser avec leurs confrères des Etats-Unis en matière d’antipathie. Heureusement, une fois passée cette barrière, le sourire redevient de rigueur.

 

L’aéroport, encore en cours d’agrandissement n’a plus rien à voir avec le petit aéroport de poche du passé. Le change accepte les Euro et pour 4000 colones (¢), je prends un taxi pour l’hôtel. La nuit est claire et l’autopista General Cañas nous rapproche de la cité, traversant d’abord les faubourgs industriels de la capitale et les banlieues populaires avant de passer devant l’hôpital Mexico et arriver au Parque Sabana qui marque l’entrée en ville. Le Paseo Colón et l’Avenida 2 nous emmènent bien vite au Gran Hotel Costa Rica. La circulation est dense mais sans plus et les rues de San Jose ne sont guère animées.

 

A peine installé dans la chambre, je m’apprête à prendre une douche quand le téléphone sonne. C’est Anguie qui m’a déjà repéré et n’a pas oublié ma date d’arrivée. Anguie fait partie des quatre costaricaines que j’ai connues par Internet et que je dois rencontrer. Elle, je lui fais à moitié confiance et je la soupçonne de faire partie de ces nanas qui prennent contact avec les étrangers avant leur arrivée pour vivre à leurs crochets pendant le séjour, ou, tout au moins profiter de quelques « cadeaux », une semi-pute en quelque sorte. Je lui réponds, note son numéro de téléphone, mais je sais déjà que je ne donnerai pas suite. Par contre, les trois autres ont l’air de filles plus fiables et moins onéreuses !  Il y a Ivette qui travaille au Ministère des Finances et m’a invité à la finca de son père prés de San Jose, Marcela et Cristina qui, elles, travaillent dans des agences de voyage de San Jose. Je compte bien les contacter dés demain. J’apprendrai par la suite que lesdites agences de voyage siègent bien souvent aux réceptions des hôtels et que les hôtesses se montrent expertes en des prestations autres que les renseignements touristiques !

 

Je prends une douche et sors me balader dans les rues sombres de San Jose, le long de l’Avenida 2, de la plaza de la Cultura et de l’Avenida 1 qui m’emmène vers le parque Morazán. Il n’y a pas beaucoup de monde dans les rues pour un samedi soir, mais j’observe  pas mal de traîne-savates, quelques clodos et quelques rassemblements de toxicos. L’ambiance est un peu lourde, pas trop sûre.

 

Beaucoup de sodas (terme local pour désigner les petits restaurants-gargottes où l’on mange simple mais en général, très bien), de bars et de casinos parsèment le centre ville. Chaque hôtel haut de gamme possède son casino et d’autres fleurissent sans hôtel alentour. Je vais boire ma première Imperial au café Colonial, juste en face du casino Colonial à côté de l’hôtel del Rey où j’aurai, plus tard, l’occasion de me rendre. Au café Colonial, de jeunes gringos jouent au billard, accumulent devant eux les bouteilles de bière (trois marques au Costa Rica : Imperial, Pilsen et Bavaria) et consomment des hamburgers. Au bar, un américain de mon âge sirote son Imperial en discutant avec un Tico et fait le beau avec la jeune et jolie barmaid ; je me sens assez mal à l’aise, m’identifiant malgré moi à ce gringo sur le retour qui joue les routards, mais routard à la mode yankee, c'est-à-dire qui sait tout, a tout vu et domine le reste de l’humanité de sa supériorité étasunienne. Je finis ma bière en vitesse et en passant devant le « pollo frito » où je me souviens être allé avec Carol il y a trois ans, je m’arrête manger une spécialité, du poulet avec des cubes de fromage (cubitos de queso) panés et grillés. Succulent et pas cher, je règle mes 4000 ¢ (un peu plus de 7€).

 

La journée a été longue, je suis un peu crevé et rentre à l’hôtel par les rues bien désertes.

 

Ce matin donc, dimanche, un vent froid souffle sur la terrasse du Gran Hotel Costa Rica où je prends mon petit déjeuner. Il est 6 heures. San Jose est en altitude (1155 mètres) et les petits matins sont frais mais la température s’élèvera vite dans la journée, le soleil réchauffant l’atmosphère du « Valle Central ».

 

 

 

 

                      

                                                                                                       

                                                                                                                                                                       Plaza de la Democracia

 

                                                                                       

             

                        Je pars faire un tour de ville, le classique circuit du piéton qui visite San Jose. D’abord, il faut descendre l’Avenida Central qui au bout de 200 mètres remonte pour longer le Parque de la Democracia où des escaliers monumentaux s’étalent au pied de l’ancienne prison devenue musée. Les murs portent encore les traces de balles d’une dernière révolution déjà bien ancienne. Ornée d’une statue de Pepe Figueres, ancien Président de la République et gloire locale, elle fait un peu délabrée et sale cette place de la Democracia, mais il faut bien un jour ou deux pour s’habituer aux couleurs passées des crépis, aux dégoulinades noirâtres qui ornent souvent les murs de ces contrées et qui témoignent seulement d’une humidité permanente ou presque. Les façades doivent être repeintes fréquemment, en proie aux moisissures et aux agressions de la pluie. Les petites échoppes de souvenirs, sans doute made in Taiwan, et garantis « artesania local » voire mieux « artesania indigena », ce qui fait plus ethnique, commencent seulement à s’entrouvrir. L’esplanade abrite déjà quelques flâneurs qui se prélassent sur les bancs, tandis qu’un pigeon a gagné son poste d’observation sur le crâne de l’indigène statufié qui fait face à Pepe Figueres. J’ai toujours aimé me promener au tout petit matin dans les villes du Nouveau Monde, quand la vie s’éveille et les rues commencent à s’animer, mais aujourd’hui c’est dimanche et la cité va dormir plus longtemps. Un clodo poursuit sa nuit allongé sur un banc, indifférent au voisinage. Quelques taxis,  aussi éternellement rouges que les « yellow cabs » de New York sont jaunes sillonnent les rues alentour, et des piétons pressés se rendent vers des destinations sans doute urgentes, mais les rues sont encore mortes et la foule qui se rend au travail à partir de 5 heures du matin en semaine reste au lit. Je poursuis ma route, grimpant maintenant vers le Museo Nacional , tout proche du Parque Nacional, havre de verdure propre et bien entretenu, où des buissons de magnifiques plantes tropicales s’adossent aux arbres majestueux de la place, comme les manguiers ou l’immense ceiba (ici on dit un ceibo). Un petit étang artificiel ajoute sa composition japonaise à la sérénité des lieux. L’Assemblée Nationale et la Bibliothèque Nationale jouxtent le parc, tandis qu’un peu plus loin, de l’autre côté du musée se dresse l’ensemble grisâtre, triste et sévère des différents tribunaux de la ville qu’un architecte contemporain a habillé de béton massif et brut, sortes de blockhaus modernes sur pilotis et percés de meurtrières en guise de fenêtres. Des gardes, omniprésents, sont en faction devant chaque édifice public. Des barrières viennent compléter les mesures de sécurité, sécurité  qui semble devenir, là aussi, l’obsession nationale. Une halte respiratoire et « intégrative » sur un banc me permet de goûter au calme joséfinois troublé seulement du chant des oiseaux qui agrémentent les jours mais aussi les nuits de ces latitudes. Depuis le Parque Nacional, je me dirige vers l’ancienne gare d’où, jadis, partaient les trains qui rejoignaient la côte caraïbe à Limón et qui, depuis que la ligne n’existe plus, est transformée en centre culturel et en musée ferroviaire mais a conservé ses atours d’autrefois. D’antiques wagons en bois aux teintes délavées et deux ou trois locomotives antédiluviennes sont désormais immobiles sur les voies envahies par les herbes folles.

 

 

 

                       

 

                                                                   

 

                                                                                                                   Belles demeures du barrio Amón

 

 

Je redescends vers le centre-ville en passant par le barrio Amón, quartier résidentiel du nord-est de la ville où je prends plaisir à photographier quelques belles demeures coloniales qui sont encore sur pied et qui, pour la plupart, ont été parfaitement restaurées dans le respect de ce qu’elles étaient dans le passé. Vastes et entièrement construites en bois, elles sont ornées de fers forgés, de balcons, de pilotis, de surplombs et d’avancées qui viennent rompre la monotonie de leur volume cubique. Les toits de tôle aux teintes ocres que leur donne la rouille s’harmonisent à merveille avec leur pastel. De jolis petits jardins tropicaux les entourent, des palmiers, des cocotiers, ou bien encore de majestueux manguiers ornent les abords. Tout comme les  constructions plus modernes qui ont su s’intégrer à cette architecture coloniale et tropicale, elles n’échappent pas au lacis inextricable des fils électriques qui suivent et traversent les rues de San Jose, fouillis enchevêtré, hautement inflammable et court-circuitable qui est une des caractéristiques typiques des villes d’Amérique latine. Admirer ces demeures magnifiques ne doit pas faire oublier de regarder où l’on met les pieds car, si la circulation automobile est difficile à San Jose, celle des piétons est une lutte incessante contre pièges et danger ! Il y a d’abord celui lié aux automobilistes face auxquels le « peaton » n’a d’autre alternative que se soumettre, mais il y en a un autre bien plus sournois. Les trottoirs de San Jose qui, souvent, dominent la chaussée de quarante centimètres sont truffés de trous énormes, jamais signalés, traîtres et pourvoyeurs de fractures en tout genre ! Brutalement, le trottoir s’interrompt et fait place à un vide gigantesque, parfois transformé en cloaque noirâtre et nauséabond, aux rebords déchiquetés et sans pitié pour la jambe inattentive ; il n’y a pas d’autre solution qu’enjamber ou contourner, ce qui expose alors à la furie meurtrière des automobilistes ou camionneurs qui vous frôlent…Ce ne sont pas des ornières, mais de véritables cratères qui menacent le piéton distrait… ce qui n’est pas surprenant au pays de volcans !! En plus de ces trous géants, il faut se méfier des grilles branlantes ou cassées, des plaques d’acier et de fonte traîtreusement fendues ou de barres de fer surgies des profondeurs de la rue et qui pointent leur extrémité contendante sur le trottoir afin d’embrocher le passant étourdi. Et pourtant, tout donne envie de lever les yeux et baisser la garde, que ce soit pour admirer les façades merveilleusement colorées des maisons, observer les volatiles perchés un peu partout, repérer le numéro de l’avenida ou de la calle, ou enfin, mais ce dimanche matinal ne s’y prête pas encore, laisser plonger ses yeux dans la profondeur d’un regard noir et souriant d’une belle costaricaine, quand ce n’est pas pour admirer la perfection d’une croupe ou d’un ventre que les demoiselles et dames d’ici n’arborent que dénudés. Mais pourtant, aussi, que je les aime ces trottoirs de San Jose..

 

                                                         

                      Mon cheminement attentif me conduit jusqu’au parque Morazán, face à l’une des rares tours de San Jose, en l’occurrence celle de l’Aurola Hollyday Inn. Le kiosque à musique, en restauration lors du dernier séjour est maintenant flambant neuf. Les prédicateurs et prédicatrices qui envahissent la place pour prêcher la bonne parole des sectes protestantes nord-américaines commencent à peine à arriver et ne vont pas tarder à accoster ou interpeller les passants pour leur délivrer les recettes idéales en vue du salut éternel. Cette plaie de l’Amérique latine, orchestrée par des multinationales américaines se répand partout, jusqu’au moindre village où l’on rencontre les temples de ces églises pentecôtistes, adventistes, rédemptrices, témoins de ceci ou de cela…A San Jose plus qu’ailleurs, les fidèles descendent dans la rue pour subir leur prosélytisme. Heureusement, juste à côté de la place, le « KeyWest », bar à putes bien connu et à l’ambiance chaude et sympa vient tempérer l’ambiance puritaine du coin !

 

Me voici maintenant devant l’hôtel del Rey, immense pâtisserie rose bonbon, rococo à souhait, où je m’arrête boire un café. Le rez-de-chaussée de l’hôtel est encore bourré de noctambules attardés malgré les 8 heures du matin. Deux bars gigantesques, une salle de casino, un coin computers et un coin office de tourisme sont au service des clients, essentiellement des touristes nord-américains qui sont encore affalés au comptoir, les uns buvant les dernières bières ou « bloody mary » de la nuit, les autres consommant leurs premiers cafés. Une multitude de petites nanas se faufilent au milieu des « guys ». Les unes sont barmaids, les autres entraîneuses, d’autres d’authentiques putes mais toutes sont jeunes, belles et sexy. J’ai l’impression que l’hôtel n’est rempli que d’Américains, la plupart braillards, éructant leur idiome aux accents texans, new-yorkais ou californiens imprégnés d’alcool. Ils traitent les filles comme des esclaves, des chiennes, les engueulent et les rabrouent. Touristes sexuels ou plutôt alcoolo-sexuels, je ne suis pas sûr que beaucoup  d’entre eux auront mis le nez hors de l’hôtel durant leur séjour ici, se contentant de dépenser des poignées de dollars en filles et boissons. Ces mecs me dégoûtent et me donnent envie de gerber car ils sont en train de pourrir ce pays jusqu’au plus profond de sa mentalité. Mon antiaméricanisme primaire, que je revendique haut et fort, est exacerbé une fois de plus et j’ai un profond mépris pour ces gringos. J’aime le Costa Rica et ses habitants, mais ils doivent réagir à la mainmise des Etats-Unis, si tant est que cela soit possible car l’oncle Sam est vraiment trop musclé. Je paie une fortune (650 ¢, plus d’un euro) pour mon café lavasse et retourne me reposer un moment à l’hôtel après cette longue marche dans les rues de la ville. Je téléphone à Ivette et lui donne rendez-vous à la terrasse du GHCR à 14 heures.

 

Je vais manger un casado dans une soda prés du parque Central. C’est un délicieux casado au poulet, riz, haricots noirs, plantain, chou et carottes râpées agrémenté d’une rasade de Banquete, l’un des « chile » produits au pays. En espagnol, casado nous donne : pollo ou carne, arroz, frijoles, platano, repollo y zanahoria. Il peut y avoir, dans certains cas, d’autres ingrédients surtout la patata (patate verte) et  la lechuga (laitue). Tout ça, je le paie 750 ¢ (1,5 €), mon jus de tamarindo inclus. Je me régale et lorgne sur les pechugas de poulet panées, les empanadas ou les tamales qui sont en vitrine, mais bon, soyons raisonnables !! Il est bientôt 14 heures et je dois retourner à l’hôtel car Ivette va arriver.

 

Après avoir dévisagé sans succès une inconnue assise à la terrasse du bar, j’attends quelques instants pour voir arriver la véritable Ivette. De même  taille que moi, les cheveux courts, châtain avec quelques mèches blondes, ni maigre, ni ronde, elle a un aspect bien occidental dans son jean et son chemisier blanc. A priori, elle manque d’exotisme…Les présentations d’usage, dorénavant bien rôdées du fait de ma présence sur le marché de la rencontre en France, m’apprennent ou me rappellent qu’elle a 43 ans, qu’elle est divorcée et mère d’un fils de 23 ans et d’une fille de 15. Elle travaille au Ministère des Finances du Costa Rica, le Ministerio de Hacienda, sis juste en face de nous de l’autre côté de l’Avenida 2. Chacun devant notre Imperial, nous faisons gentiment connaissance ; le courant passe bien, Ivette est très sympa et je suis ravi de m’exprimer dans un espagnol presque limpide. Etre ici, en terre costaricaine, et me comporter comme en mon propre pays me remplit de plaisir ; au fil des minutes, je me sens devenir costaricain moi aussi et c’est avec soulagement que je prends mes distances avec la cohorte des touristes anglophones.

 

Nous partons faire une ballade en ville où les rues sont désormais très animées par cet après-midi ensoleillé. Le hasard nous emmène à l’hôtel Fleur de Lys, downtown. C’est une magnifique demeure coloniale en bois dont les façades sont peintes de jolies teintes bleu, violette et parme avec l’inimitable pastel  des couleurs murales d’Amérique Centrale. L’intérieur de l’hôtel n’est que bois précieux, parquets luisants, lambris rutilants qui sentent bon la cire. Des plantes exotiques éparpillées dans tout le hall ajoutent des touches de couleur, tandis que des photos anciennes de San Jose et du Costa Rica décorent les murs au milieu de tableaux naturalistes. La direction de l’établissement est française et son restaurant est renommé pour sa gastronomie. Sur le devant de l’hôtel, surplombant la rue, un petit bar très cosy est un endroit parfait pour passer un moment ensemble. Deux nouvelles Imperial accompagnent notre discussion où chacun raconte un peu sa vie ; j’apprends qu’Ivette est née dans le Guanacaste, que son père vit dans une finca prés de Guápiles et qu’elle a plusieurs frères et sœurs, dont certains aux Etats-Unis. Par son intermédiaire, je pénètre ainsi au cœur du pays, débarrassé du miroir déformant de l’exotisme et du mythe des terres lointaines toujours embellies des atours du romanesque. Le Costa Rica devient réaliste et vivant et n’est plus rêve d’eldorado pour occidental. Je le découvre de l’intérieur par ces bribes de récit de la vie d’une enfant du pays ; l’authenticité vient se greffer sur mes songes. Ivette me conte sa vie simple et ordinaire, celle de sa famille et j’imagine ainsi celle de ses compatriotes. Je découvre qu’il est naturel et banal de naître, vivre et mourir sous les Tropiques, et que c’est en fait bien peu différent que naître, vivre et mourir en Limousin ou dans les plaines de l’Ukraine. La fantasmagorie du lointain fait place à une vérité simple et touchante, mais c’est aussi, pour moi, la douce sensation d’être invité à découvrir et pénétrer la réalité du Costa Rica, mais ce pourrait tout aussi bien être n’importe quel autre lieu du monde, pourvu qu’il me paraisse  « exotique ». Mais le temps passe vite, nous voilà complices et amis et je lui propose de passer le week-end avec moi à Monteverde. Por que no ?, me dit-elle. C’est avec plaisir et émotion que j’effleure sa main, tâtant ainsi le terrain pour me faire une idée de l’avenir !!! Elle n’est pas trop effarouchée, mais nous en resterons là dans nos effusions car la nuit est déjà tombée et Ivette va retourner vers Curridabat, le quartier de San Jose où elle habite. Je l’accompagne sur l’Avenida 2 où elle prend son taxi et moi je retourne au Gran Hotel où je m’effondre de fatigue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LUNDI 21 FEVRIER.

 

 

                                                                      

    

 

 

 

Je me réveille vers 3 heures 30, mais réussis à me rendormir jusqu’à 5 heures. La  première journée passée au Costa Rica et la rencontre avec Ivette m’ont boosté le moral et, comme en descendant de l’avion mes anciens rhumes guérissent instantanément en mettant les pieds sur les terres tropicales, de la même manière donc, ce matin, mon état d’esprit est brutalement plus optimiste. J’oublie mes doutes des derniers jours, je retrouve un peu d’enthousiasme. Pourtant la journée a mal commencé.  J’arpente les rues de San Jose  qui s’éveille, égrenant la litanie chiffrée des rues et des avenues. Ici, les avenues sont toutes parallèles du nord au sud et les rues d’ouest en est.  Au nord de l’Avenida central, appelée aussi Avenida 0, les avenues portent des numéros impairs et au sud des numéros pairs ; quant aux rues, elles sont numérotées paires à l’ouest et impaires à l’est. Ainsi, on repère un endroit en fonction de sa situation par rapport à une rue et à une avenue (par exemple, à l’angle de l’Avenida 6 et de la calle 9). Il est alors impossible de se tromper dans ce quadrillage, surtout si on y ajoute un point de repère (30 mètres après telle ou telle boutique...) et cela dispense de nommer les rues.

 

Vers 8 h30, je pars changer quelques traveller’s chèques et me heurte à la connerie universellement répandue de l’employé de banque qui me les refuse sous prétexte que la signature n’est pas identique sur tous ; en effet, signant toute la journée des ordonnances, ma signature est devenue plus ou moins fixe et change un peu à chaque fois. Ce changement involontaire et qu’il m’est impossible d’éviter  ne convient pas à l’employé du Banco de Cartago d’où je pars en insultant la gente bancaire. Je vais tenter ma chance un peu plus loin au Banco de Costa Rica, où, après une nouvelle queue interminable et quelques palabres, je réussis enfin, mais non sans peine, à obtenir mes billets verts. Me voilà vacciné à jamais contre les Traveller’s. Les banques sont une institution de première importance au Costa Rica et sont extrêmement nombreuses. Chaque village a son agence bancaire et les plus importantes semblent être el Banco de Costa Rica, el Banco Naciónal et el Banco Popular.   Des attroupements impressionnants se forment devant leur entrée à 8 h 30, heure d’ouverture et,  dés que les vigiles armés en ouvrent les portes, la foule se précipite à l’intérieur et se range en une longue file formant un interminable serpent qui suit sagement la ligne zigzagante dessinée au sol. L’attente avant d’arriver au guichet peut durer une heure ou plus, mais chacun prend son mal en patience, respectant l’ordre d’arrivée des uns et des autres, sans resquilleurs ; les banques ont en outre l’avantage d’être un agréable havre de fraîcheur climatisée. De nombreuses télévisions ou même des écrans géants diffusent des émissions de télé, des spots publicitaires et des clips musicaux pour faire patienter tout ce monde. Des guichetiers disgracieux et souvent imbus d’eux-mêmes reçoivent la clientèle qui forme un bon kaléidoscope du pays où se côtoient simplement et respectueusement, et c’est cela le plus surprenant pour un occidental, toutes les classes de la société. La ménagère énergique sur le chemin du marché, l’employé de bureau au chic vestimentaire étudié, l’indien ou l’indienne illettrés, la jeunette sexy exhibant le piercing de son nombril, le retraité un peu inquiet à l’idée de venir toucher sa pension, tous se suivent à la queue leu leu sans que le niveau social, pourtant évident d’emblée, ne vienne octroyer des passe-droits aux uns ou aux autres.  En un mot, les gens semblent se respecter. C’est peut-être aussi parce qu’en Amérique latine la situation sociale des uns et des autres était jusqu’à présent assez immuable, ce qui est sans doute en train de changer ; les mentalités s’occidentalisent à grands pas. Fébriles dans la fête, les latinos savent être patients quand il le faut.

 

Lassé de l’atmosphère aseptisée des agences bancaires, je vais me plonger dans le capharnaüm du Mercado Central. C’est un dédale de passages tortueux au milieu d’une infinité de boutiques diverses, un bric à brac universel réparti en « quartiers » spécialisés, où on trouve de tout. Ici, c’est le coin coloré et parfumé des marchands de fruits et légumes, plus loin les poissons et les viandes, ailleurs les sodas et les restaurants ; plus loin encore, le coin des quincailliers, les marchands de chaussures ou  de tissus font place aux herboristes qui entassent des milliers d’herbes, de racines ou de graines aux vertus alimentaires ou médicinales méticuleusement détaillées et distillant d’enivrants et merveilleux effluves ; les boutiques d’artisanat sont également nombreuses. C’est un festival de couleurs, d’odeurs au milieu d’un brouhaha sympathique. Contrairement aux marchés d’Orient, les commerçants n’interpellent pas les clients, ceux ci étant surtout des autochtones ; les touristes fréquentent peu les lieux, avertis qu’ils sont par les guides « bien informés » des risques d’affronter les pickpockets, les « supermicrobes » virulents agressifs et autres dangers tout aussi sérieux ! Pour m’y être rendu de nombreuses fois au cours de mes trois voyages au Costa Rica, je peux affirmer que c’est faux, qu’il n’y a pas le moindre danger à s’y promener, que c’est un délice de se laisser entraîner par la foule au gré des odeurs et des rumeurs et de découvrir les recoins qui regorgent de curiosités insolites et sympathiques. Les sodas, quant à elles, non seulement sont propres et pimpantes mais, en plus, elles servent une nourriture délicieuse, à base de casados, de tamales, de pescado ou de sopas diverses. C’est bon, excellent même et c’est un plaisir d’y  manger à toute heure de la journée assis sur les petits tabourets fixés au sol devant les comptoirs. Il faudra, par contre, se passer d’alcool ou de bière qui n’y sont pas autorisés et se rabattre sur les délicieux jus de fruits, jugos à l’eau ou batidos au lait. On a le choix entre les jus de piña, guanabana, melon, sandilla, mango, cas, tamarindo et bien d’autres qui viennent parfumer le palais de leurs délicates senteurs exotiques. Détail non négligeable, on est servi gentiment et avec le sourire. A midi, un délicieux pescado à l’étroit dans son assiette au milieu de riz, de chou râpé (repollo) et de plantain ne me coûtera que 2700¢, boisson comprise !!

 

 


Écrit par jp0683 | Permalien | 1 commentaire |