un blog pour voyager

Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 7

Puerto Barrios vit de l'alcool et du sexe et, sans doute, d'autres trafics encore moins avouables, bien qu'en ces années là, le trafic de drogue ne fût point aussi développé qu'aujourd'hui. A deux cents kilomètres à la ronde, chaque fin de semaine, les plantations se vident et la voie ferrée amène des convois entiers de travailleurs qui viennent y dépenser les maigres gains de la semaine. Seules distractions pour échapper à leur dure condition et conserver quelque goût à la vie, ils viennent y chercher l'ivresse et l'amour.

 

Je parcours la ville à la recherche d'une chambre, mais, chaque fois, la réponse est la même, "no hay". Dix ou quinze fois je l'entends et comprends que tous ces hôtels sont en fait des bordels qui n'ont pas l'intention d'occuper "una habitación" pour une durée aussi longue. Il m'est impossible, réellement, de trouver à me loger…Je fais et refais le tour des trois ou quatre rues où fourmillent les pensions, mais ne peux dénicher un coin où dormir. La nuit des tropiques, prompte à s'abattre quand arrive six heures du soir, est déjà bien avancée et je commence à m'inquiéter sérieusement. Où vais je bien pouvoir me poser ? Des chambres, il y en a tant que je veux, mais à condition de les prendre garnies…Ici, les passagers boivent et reboivent, suivent une pute pour quelques minutes, retournent boire et finissent la nuit sur le trottoir ou affalés sur la table d'un bistrot, quand ce n'est pas dans quelque terrain vague du voisinage. Frais et reposé, les mains libres et un coup dans le nez, la situation me paraîtrait envisageable, mais ce n'est pas le cas, je me sens crevé, dégoulinant de sueur et les lieux ne m'inspirent qu'à moitié confiance. Je ressens une sensation d'isolement  inquiétante, teintée d'angoisse et d'énervement. J'essaie de râler, d'obtenir une piaule en gueulant, mais rien n'y fait, les mégères qui trônent aux comptoirs restent inflexibles. Sans succès, je refais le tour de chaque établissement et pénètre à nouveau dans un bar dont l'enseigne propose des chambres; m'apprêtant à repartir après un nouveau refus, je reconnais Maria Linda qui sort de la cuisine derrière le comptoir. Comprenant ce que je cherche, elle fait signe à la patronne de me loger. Je suis chez elle, me dit-elle, et me présente à sa mère qui est la tenancière des lieux.

 

Le bar est minuscule, sombre mais il y règne une relative fraîcheur grâce à l'énorme ventilateur qui brasse l'air au-dessus de nos têtes. Les murs sont presque entièrement recouverts de papier journal jauni et quelques posters délavés vantent une marque de bière locale. Un comptoir en planches vernies et cinq tables munies de bancs constituent tout le mobilier. La mère de Maria Linda, voyant que je connais sa fille, s'est déridée et c'est avec plaisir que j'engloutis la bière glacée qu'elle m'offre. Les épaules enfin libérées du sac à dos, je savoure ce moment de détente, pendant qu'elle raconte à sa mère ce qu'elle sait de moi. Il reste justement une chambre libre, me dit-elle, tout en haut sur la terrasse et j'imagine déjà le voluptueux loft où je vais passer la nuit…Le programme de la soirée semble prévu d'avance, prendre une douche, manger quelques tortillas et faire un tour avec Maria Linda qui a changé de tenue et revêtu une brassière rouge accompagnée d'une minijupe noire, ce qui la rend particulièrement sexy…Comme souvent en voyage, la situation finie par se dénouer et trouver un heureux épilogue.

 

Je vais découvrir ma chambre, située effectivement sur le toit, au deuxième étage de la maison.  C'est un cube de planches disjointes, complètement indépendant du reste de l'immeuble, sorte de verrue posée en équilibre et fermée par une porte branlante munie d'un cadenas. Des objets variés, bidons vides, jerrycans d'eau, poutres et madriers, pneus ainsi que des ustensiles divers encombrent cette terrasse qui semble communiquer avec celles des maisons voisines. L'obscurité ne me permet pas de discerner avec précision l'environnement, mais je devine à la lumière de quelques ampoules blafardes que les toits alentours semblent également bien habités. La musique soûrd de partout, entraînant une joyeuse cacophonie où viennent se mêler discussions et cris d'enfants. Inutile de posséder la clef pour ouvrir ce cadenas, il suffit de tirer sur un des clous qui maintient la chaîne et qui s'arrache sans la moindre résistance ; il vaudra mieux ne rien laisser de précieux ici, ce qui ne sera pas difficile étant donné que je ne possède rien, hors mon appareil photo…L'ameublement est réduit à sa plus simple expression, constitué simplement d'un austère lit métallique. Les cloisons ont dû autrefois être passées au blanc de chaux, mais il n'en reste que quelques traces éparses donnant un aspect maladif aux planches qui m'entourent. Craquant une allumette, je découvre, adossé à mon réduit un cagibi qui fait office de toilettes avec une poire de douche branchée au bout d'un tuyau d'arrosage prenant sa source dans un bidon rempli d'eau de pluie et chauffé au soleil durant la journée. L'endroit est simple, plutôt spartiate et peu reluisant, mais j'ai un toit pour la nuit. Après avoir retourné face au mur l'éternel chromo d'un christ sanguinolent afin de ne pas choquer mes convictions, j'enfile un tee-shirt un peu moins sale et décide d'aller faire un tour en ville.

 

L'ambiance des tropiques a envahi la rue et, dès lors, la nuit caraïbe s'apprête à régner durant de longues heures. Les bars se sont remplis et, à la lumière des néons, ils paraissent encore plus nombreux qu'en fin d'après-midi. La musique tonitruante sort de partout et la foule des traînards commence à occuper les lieux de plaisir. Trois catégories dominent par leur nombre : les noirs, les ouvriers et les putes et chaque membre d’une catégorie peut aussi appartenir à l’autre ! Tous se mélangent dans un joyeux tumulte au milieu duquel errent les premiers ivrognes de la soirée. La moiteur de l'air colle la chemise à la peau, les fronts transpirent et les torses luisants des blacks brillent sous la lumière. Chacun boit, rit, crie, s'invective tandis que les belles attirent le chaland. Dans l'ensemble, ce sont des noires, plutôt jeunes, bien que quelques mégères tentent leur chance auprès des plus décrépis.

     - ¿ vienes conmigo, señor ? me llamo Suzy…

     - gracias, guapa, tengo que irme ; me voy a comer, pero eres muy bonita…

     - para ti, todo lo que quieres…, te gusta una chupa? Te espero,   barato,buen precio.

La Suzy en question est une superbe mulâtresse de vingt cinq ans environ, les cheveux rastas, habillée d'un tee-shirt blanc moulant et d'un short noir. Souriante, elle est appuyée au chambranle de la porte d'un bar et, malgré les apparences, rien ne prouve que ce soit une professionnelle. Ici, le tapin est souvent un gagne-pain passager, facilité par l'état d'esprit général qui exempte les plaisirs du sexe de tout tabou et les rend aussi naturels que n'importe quelle autre distraction. Elles sont ainsi des dizaines qui hantent les rues et tous les établissements à la recherche du bon moment, ce qui n'exclue pas une petite satisfaction pécuniaire. Les vraies, celles qui ne vivent que de ça, sont beaucoup plus voyantes et exubérantes, portant à un degré quasi lyrique le caractère débridé et sensuel, déjà naturellement développé chez chacune de ces filles des Caraïbes. Bref, l'ambiance est chaude et voluptueuse, ce qui s'accorde fort bien avec le climat des lieux, mais, c'est peut-être lui, le climat, qui est responsable de toute cette lascivité. De toute façon, c'est une sensation bien agréable que de se promener dans cette ambiance, même si mon voyage est empreint de sagesse et que, sans doute,  je n'aurai pas l'occasion de goûter aux charmes étalés tout autour de moi.

Mis en appétit, je franchis le seuil de l'un des innombrables bar-restaurants-bordels à la recherche des éternelles tortillas de maïs farcies de viandes et fortement pimentées qui constituent ma nourriture de base dans ce pays. Elles permettent d'échapper aux  "frijoles" que j'apprécie davantage, maintenant, accompagnés d'une bière San Miguel au petit déjeuner. Le cadre est quelconque, un peu aseptisé, et le mobilier de Formica évoque plus une cantine d'entreprise qu'un lieu de réjouissance. L'influence nord-américaine est passée par-là et l'aspect est tout ce qu'il y a de plus international. L'affluence, par contre y est tout à fait couleur locale, avec ouvriers en tenue de toile, "gauchos" fiers  et véhéments, quelques militaires et les filles aux aguets. Au bar, une black dodue, suante et rigolarde distribue bières et assiettes garnies avec la rapidité de l'éclair, passant d'un bout à l'autre du zinc tout en apostrophant les consommateurs qui lui répondent sans doute quelque obscénité à propos de ses formes avantageuses, ce qui déclenche l'hilarité générale.

 

J'ai pris place au comptoir sur un tabouret haut perché, ce qui me permet d'observer les lieux en toute tranquillité, abstraction faite de la télé et de la radio qui gueulent en même temps un programme différent. Dans le fonds de la pièce, l'une des tables est occupée par trois types aux mines patibulaires qui engloutissent bière sur bière et paraissent passablement éméchés. Malgré ou à cause de l'ivresse, on les sent vindicatifs et le simple fait de croiser leur regard les met en éveil, et ils semblent n'attendre qu'une insistance un peu prononcée pour entamer le conflit. Chacun, ici, semble se méfier du voisin et être sur ses gardes. Est-ce l'effet de l'alcool ou l'habitude d'une vie aventureuse qui les rend méfiants? Je ne sais, mais l'atmosphère paraît lourde et tendue. A côté, une table est occupée par des marins américains, eux aussi dans un état bien avancé et dont les éclats de voix arrivent, par moments, à couvrir le vacarme ambiant. Sûrs de leur supériorité et coutumiers des rixes, ils ignorent le reste de l'assistance, s'intéressant uniquement à la serveuse noire qui traverse la salle. C'est une fille jeune dont les cheveux lisses et coupés au carré, presque rouges, s'accordent à merveille à la couleur marron cuivrée de sa peau. Les pommettes hautes, les yeux immenses et légèrement bridés, elle affiche un sourire de rêve où brille une dentition éclatante qui lui éclaire tout le visage. Pas un gramme de graisse, elle se déplace, féline et troublante, tenant les mâles en haleine mais aucun ne se hasarde à un geste déplacé, sachant que chacun des hommes, ici, saura se battre pour défendre la belle. Sans que ne se manifeste la moindre arrogance, elle  sait qu'elle les tient tous par sa beauté et sa fierté et n'en paraît que plus sûre d'elle ; la jungle respecte ses fauves.

 

Près de la porte, une famille de "peones" consomme des "zumos" et paraît quelque peu étrangère à l'atmosphère surchauffée qui règne ici. La mama, habillée d'une ample robe noire à volants et coiffée d'un fichu bariolé dirige sa marmaille qui navigue entre les tables, quémandant ici ou là une glace. Le père reste immobile et pensif sous son chapeau de paille effiloché. Beaucoup consomment assis au bord du trottoir ou chevauchant des chaises retournées à l'envers. Sans arriver à le rafraîchir, les pales graisseuses des ventilateurs brassent la moiteur de l'air tropical ; la chaleur  reste étouffante et poisseuse et les haut-parleurs mêlent leur musique à la vigueur des conversations et aux apostrophes des uns et des autres. Les filles sont partout ; elles entrent et sortent  du bar, font un tour dans la rue et reviennent au bout d'un moment, après avoir racolé le type qui va leur payer à boire. L'heure n'est pas encore aux effusions, c'est le temps des palabres et de l'ivresse : la bière, le rhum et l'aguardiente coulent à flots. C'est la fête sous la nuit des tropiques, mélange de fureur et de langueur. L'alcool échauffe les esprits et la musique rythme les corps libérés sur lesquels la fatigue des excès en tous genres va remplacer l'empreinte de l'esclavage quotidien. De temps à autre, un esclandre éclate entre l'une des filles et un possible client qui tarde trop à faire briller la monnaie ou qui essaie d'obtenir un peu plus que ce que propose  la belle ; quelques insultes, quelques menaces qui font à peine lever les yeux au voisinage et chacun des deux repart chercher plus loin l'objet de ses convoitises. C'est l'animation quotidienne et banale des quartiers chauds, que ce soit ici ou n'importe où ailleurs dans le monde. Le contrat est tacite, mais libre à chacun d'en marchander les clauses.

Au comptoir, près de moi, se succèdent les consommateurs qui, souvent, engloutissent leur boisson et ressortent sans un mot. Au milieu de ce ballet, deux ou trois sont solidement fixés au zinc. A mes côtés, tournant le dos à la salle, la tête penchée et appuyée sur une main, se tient un type d'une cinquantaine d'années, basané et silencieux, coiffé d'un chapeau de feutre autrefois marron, maintenant décoloré et marbré d'auréoles de transpiration. Il porte un  débardeur d'un blanc douteux, un jean, des sandalettes éculées et fume de petits cigares plus ou moins tordus à la fumée âcre et entêtante. Ses seules paroles sont pour renouveler ses verres de rhum qu'il avale lentement, les yeux dans le vide. Une barbe de plusieurs jours dessine les contours anguleux de son visage au teint cuivré et maladif. Personne ne lui demande rien, et il ignore tout ce qui l'entoure. J'essaie d'imaginer qui il est, contremaître d'une plantation, paysan de la vallée ou chauffeur d'un des innombrables camions qui parcourent la région entre la côte et la capitale. Près de lui, le dos au comptoir, le torse bombé et appuyée sur les deux coudes, une "guapa" dévisage les hommes du bar. C'est une négresse  d'une trentaine d'années, à la peau luisante et sombre, dont les cuisses de statue antique ou d'idole primitive gonflent le tissu à fleurs d'un short tendu à craquer. Sa  chemise ouverte est nouée sur le ventre, laissant deviner les courbes généreuses de ses seins. Une cigarette, immaculée sur le noir de ses longs doigts brûle en permanence et les volutes bleuâtres se perdent dans les remous du ventilateur. Elle rie sans arrêt, parle aux uns et aux autres, fait de la retape, mais sans y mettre beaucoup de conviction, semblant se trouver bien là où elle est, sans chercher vraiment à concrétiser une quelconque affaire Elle rigole souvent toute seule, jetant la tête en arrière et ses longs cheveux de jais balaient la surface du comptoir. Elle a enlevé ses escarpins de toile et frotte machinalement la plante de ses pieds contre ses mollets musclés et, quand elle parle, elle s'exprime dans une sorte de créole, mélange d'espagnol et d'anglais. Les blacks ont cette particularité d'afficher sur le visage ce qui leur passe par la tête, manifestant ainsi physiquement leurs états d'âme ; c'est, sans doute, ce qui nous fait penser d'eux qu'ils sont susceptibles, arrogants  ou enjoués suivant les moments. Le blanc est plus secret, réservé, ce qui explique aussi que les noirs ont ce don inné pour la danse et l'expression corporelle.

Quelques gosses font la tournée des bars, mendiant çà et là quelques quetzals ; j'offrirai une glace à l'un d'eux, ce qui ne manque pas de surprendre le reste de l'assistance. Deux ou trois chiens galeux errent, eux aussi, mais ne reçoivent comme récompense qu'une avalanche de torgnioles. Je finis ma dernière bière et quitte les lieux pour me balader un peu dans la ville.

Partout, c'est la même affluence, le même tumulte joyeux et coloré ; les lampions multicolores se balancent à toutes les devantures et à tous les plafonds, le reggae inonde la rue de ses accents jamaïquains et la foule noire ou métisse s'y déplace en chaloupant. Bien sûr, quelques bagarres éclatent ici ou là, la chaleur moite et étouffante échauffant les esprits prompts à s'enflammer. Il est vrai que les couteaux ont vite fait de quitter les poches et de balafrer les plus vindicatifs. C'est la loi des tropiques, violente et sensuelle, à l'image de leur nature riche en cataclysmes, où les ouragans, cyclones et tremblements de terre donnent le change à leurs habitants, eux aussi secoués de frénétiques embrasements. On peut ne pas aimer et préférer le cadre plus serein des régions tempérées, mais la chaleur locale se révèle bien souvent une drogue indispensable. Il en est ainsi pour les femmes qui, sorties d'un moule différent des nôtres, possèdent le charme et l'élégance de la nature sauvage et fière. Point ne leur est besoin de richesses, quelques colifichets de pacotille et quelques chiffons bariolés suffisent à les rendre irrésistibles. Les femmes, dans les rues de Puerto Barrios, sont partout présentes et un des principaux éléments du décor. Toutes les nuances de peau se côtoient depuis les noires les plus sombres jusqu'au caramel des quarteronnes, passant par le cuivre des rares indiennes ayant atterri sur les rivages de la mer des Antilles. Voyantes et étrangères à toute discrétion, elles distillent dans la ville un parfum d'érotisme et de sensualité ; parfois nonchalantes et lascives, elles savent aussi s'embraser et friser la transe, semant le trouble et le désir chez les machos qui deviennent alors soumis et mendient leurs charmes, prêts à se damner pour les posséder.

Je parcourrai de longs moments ces rues agitées, dans le tumulte de l'animation, sous le ciel noir et lourd, passant d'un trottoir à l'autre au milieu de cette marée humaine où camions et 4X4 se fraient un passage à coups de klaxons qui accompagnent comme un tempo obsédant les musiques de Peter Tosch et de Bob Marley ou, tout au moins, de leurs modestes prédécesseurs. Je frôlerai les corps transpirants de blacks enfiévrés qui vont en dansant vers des destinations incertaines et hasardeuses, obligé d'éviter les écarts imprévus d'ivrognes majestueux, transformés pour la nuit en grands prêtres de la luxure, troublé par le contact furtif et ensorcelant de quelque sculpturale négresse répandant autour d'elle les parfums démoniaques de la sensualité tropicale. Le vertige s'empare de l'étranger égaré en ces lieux suaves et baroques, où jamais ne fleurirent mesure et retenue, où discrétion et raison y sont  aussi inconnues que la neige sous le couvert de la  jungle. J'aime cette grande messe primitive, ce règne incontesté des sens et des pulsions, cette magie où planent les secrets de candomblés et de vaudous, retour forcé vers les universelles origines africaines dont les mystères de l'évolution nous ont fait perdre pigments et piments originels.

L'heure avance et, malgré le trouble distillé par la poésie ambiante qui, ici,  obéit aux préceptes du mage à la crinière blanche qui lui voulait voir sentir la sueur et les pieds, qui souhaitait la voir envahir la rue, je regagne ma pension de nuit.

La salle du rez de chaussée est, là aussi, bondée de fêtards plutôt alcoolisés qui tentent, en criant, de couvrir le vacarme de la musique. La fumée épaisse ajoute à l'atmosphère poisseuse du climat et la chaleur atteint des paroxysmes étouffants. Je bois une ou deux dernières bières, n'ayant pu retrouver Maria Linda, volatilisée semble-t-il. Dans la pénombre, je rejoins les combles à la recherche de ma chambre et, après quelques tâtonnements, je réussis à faire sauter le clou qui maintient le cadenas, témoin que l'endroit n'a pas été visité en mon absence. La loupiote famélique pendant au bout de son fil contre la cloison répand une lumière blafarde qui accentue la nudité du réduit. L'air surchauffé et humide y rend l'atmosphère irrespirable, et je rêve du plus rudimentaire des ventilateurs qui pourrait m'apporter un peu de fraîcheur. Je cours m'asperger au lavabo attenant, mais l'eau elle-même est tiède et ne parvient pas à me rafraîchir, et, moi qui pourtant déteste l'hiver, me prends à rêver de froidure et de pluie glacée. Ruisselant et allongé sur le lit, je me laisse envahir par un engourdissement troublé par les échos du tintamarre qui monte de la salle, tandis que retentit toujours la musique caraïbe, accompagnée par les arabesques que dessine la lueur incandescente de ma cigarette dans la chambre obscure. Je rêve et repasse en ma tête les événements de la journée, les rencontres furtives et sans lendemain.

Un bruit, des grattements proches me sortent de ma torpeur, mais je n'arrive à en déterminer l'origine ni à les localiser. Je reste un moment indécis, surpris avant d'allumer l'ampoule et remarque alors des dizaines d'insectes, sortes de scarabées géants, des cucarachas,  qui courent le long des planches des cloisons. Gros comme des noix, ils ont envahi les murs, dessinant un ballet agité dont le voisinage manque d'agrément. Ils semblent bien inoffensifs, mais n'en paraissent pas moins répugnants. Je les observe un moment avant de déplacer le plumard au centre de la pièce, espérant ainsi éviter de les voir grimper, ce qui n'exclue pas les chutes éventuelles du plafond. Les pataugas retournées sur les montants du lit m'éviteront d'en écraser en me chaussant demain matin. Ce sont là les désagréments des tropiques où pullulent vermines et parasites, mais cela fait aussi partie de l'exotisme convoité.

L'esprit un peu troublé par les bières et les sens allumés par l'érotisme ambiant, le sommeil tarde à venir et je savoure l'isolement où je me trouve, loin de la France et des réalités. Le voyage n'est pas seulement prétexte à découverte, pas plus que, comme prétendent certains, manière de se trouver soi-même ; pour moi, c'est avant tout la satisfaction de couper les ponts avec ma vie quotidienne, de vivre des émotions et d'emmagasiner des souvenirs que le temps teintera de la nostalgie des regrets. Jamais voyage ne m'aura laissé intact, jamais souvenance n'aura manqué de sa part de mélancolie.

 

La nuit se termine à Puerto Barrios, tandis que les gémissements des clients qui ont finalement accompagné les putes se mêlent aux cris des dernières bagarres…


CHICHICASTENANGO

 

 

 

Nichée au pied des montagnes et perdue dans la nuit des temps mayas, la petite ville de Chichicastenango n'était pas encore la destination touristique de premier ordre qu'elle est devenue aujourd'hui. Ce n'était qu'une bourgade silencieuse qui conservait farouchement, plus que n'importe où ailleurs, la mémoire de trois millénaires de culture indienne. Le culte des dieux ancestraux s'accordait avec la ferveur catholique ; les temps modernes n'avaient pas encore droit de cité au sein de la population.

 

Située à 2000 mètres d'altitude, Chichicastenango se trouve à l'écart de la Panaméricaine, non loin des villes de Solola et Los Encuentros, suffisamment éloignée tout de même pour rester authentique. A peine quelques milliers d'habitants logent alors dans la ville, mais, comme leurs cousins Incas des Andes, les Mayas sont d'infatigables marcheurs qui parcourent en permanence la campagne, venant d'endroits reculés et perdus dans la montagne, et la population en semble d'autant plus importante. Se rendre à Chichi dans les années soixante dix représentait une véritable expédition pour le voyageur solitaire qui devait quitter les rivages enchanteurs du lac Atitlan et utiliser les bus locaux, souvent vétustes et surchargés, empilant pèle mêle voyageurs et marchandises à l'intérieur et sur le toit. Ces équipages claudicants et brinquebalants s'essoufflaient sur les pentes abruptes, ce qui avait l'avantage d'être plus rassurant que leur façon acrobatique d'avaler les descentes bordées de ravins profonds où gisaient les épaves de prédécesseurs malchanceux. Heureusement, sur ces routes encore empierrées, la circulation était quasi inexistante en dehors de camions dont les ridelles débordaient, elles aussi, de  voyageurs entassés au milieu de sacs et matériaux divers.

 

Seul étranger au milieu des indiens, j'arrive à Chichi un vendredi soir, décidé à y rester quelques jours, plongé au plus profond de cette culture maya, intacte et authentique, palpable et envahissante. La ville, au premier abord, correspond à mes attentes, blottie autour de la plazza central, les quartiers périphériques s'accrochant aux rampes des collines voisines. La chance me permet de trouver une chambre sur la place même, à deux pas de la fameuse église Santo Tomas ; modeste et au confort rudimentaire, l'hôtel est au cœur du village, et je me trouves aux premières loges pour m'imprégner du spectacle de la rue.

 

Chichicastenango, c'est avant tout cette « plazza central » qui est le centre de vie et d'animation du village ; bordée, sur une partie, d'arcades blanchâtres, au crépi écaillé souffrant de l'humidité chronique, elle est dominée par la silhouette massive de l'église Santo Tomas qui veille sur quelques maisons basses, faites d'adobe et peintes au pastel de jaune, vert et bleu. Une petite chapelle fait face à l'église principale, dont elle reprend les grands traits d'architecture. Les jeudi et dimanche, c'est sur cette place que se tient le fameux marché qui fait la réputation de la ville.

 

Le monde maya, dans les années soixante dix, n'a pas encore retrouvé ses lettres de noblesse et vivote comme toutes les cultures ancestrales victimes de l'évolution moderne qui les laisse soigneusement de côté, en proie au sous développement et à la faillite, n'intéressant qu'ethnologues et voyageurs en quête d'exotisme. L'intérêt économique que représentent ces populations n'ést toujours pas clairement établi et leur conquête n'ést pas la priorité essentielle des multinationales. L'affirmation et le réveil de l'identité culturelle iront de pair avec la mondialisation de l'économie, le développement d'appétits commerciaux de plus en plus insatiables et l'emprise grandissante du pouvoir des médias. L'essor touristique, nocif dans un premier temps, va se révéler bénéfique par l'apport de devises et permettre la divulgation des richesses culturelles et la prise de conscience écologique de cette fin de millénaire. Les nécessités économiques, agricoles et industrielles, représenteront dès lors le risque majeur si les dirigeants locaux se laissent entraîner dans une politique modernisatrice aveugle. Néanmoins, il est rassurant de constater que, malgré la pression féroce du mouvement novateur, l'authenticité de nombre de ces peuples perdure et que la prise de conscience identitaire semble se renforcer chaque jour. Il n'en est pas de même, hélas, du souci écologique qui cède encore trop souvent le pas aux nécessités commerciales, bien que se développe dans tous les pays de l'isthme centraméricain un éveil de la conscience face aux risques de destruction définitive et irrémédiable du patrimoine naturel. Mais le stade critique n'est-il pas d'ores et déjà dépassé ?

 

L'église Santo Tomas, quadrilatère blanc perché au sommet de son escalier de pierres grises et disjointes domine la place centrale ; trois clochetons où les carillons se détachent en ombres chinoises ornent sa façade pourvue de quatre piliers crénelés qui encadrent l'unique porte. Les trois niches ont depuis longtemps perdu leurs saints de pierre.

 

Aujourd'hui, c'est dimanche, jour de marché et de fête religieuse. Tout le pourtour de l'esplanade a été envahi pendant la nuit des étals de marchands venus des environs, parfois de très loin, et la foule des grands jours s'est réunie sur les lieux. Ce n'est qu'un éblouissement de couleurs, mélange d'odeurs où dominent les épices et la viande qui cuit, tohu bohu d'accents espagnols et quichés. Des dizaines d'étalages, certains  cossus et couverts de toile, d'autres simples et rudimentaires, d'autres encore posés à même le sol proposent les marchandises des camelots, les denrées alimentaires des paysans ou les ustensiles d'usage courant ; chacun vient faire ses courses, discuter, marchander et flâner. Les couleurs sont éclatantes et les costumes traditionnels suscitent l'émerveillement. ; les hommes sont parfois vêtus à l'occidentale, coiffés de feutres ou de chapeaux de paille, mais, la majorité porte les costumes quechua aux tons chatoyants, où dominent le rouge et les motifs quadrillés des tissus indiens. Les femmes ont revêtu les huipiles flamboyants où se mélangent toutes les couleurs imaginables. Toujours tissées à la main sur les métiers traditionnels, ces étoffes portent des dessins et motifs propres au village d'origine et sont dotées d'une signification religieuse, historique ou rituelle. Les corsages chamarrés, à motifs géométriques ou floraux sont recouverts de larges bandes de tissus, longues de plusieurs mètres et enroulées autour de la taille ou des épaules. Ce n'est que symphonie de couleurs vives ou dégradées, palette de bleu, de rouge ou de jaune évoquant une infinité de tableaux vivants et mobiles. Parfois tête nue, les femmes portent souvent des coiffes faites de longues bandes de tissu enroulées et ornées de pompons ou d'objets d'argent, laissant apparaître malgré tout les chevelures d'un noir profond. Les baluchons qui alourdissent les dos portent les enfants dont la tête disparaît sous les bonnets de laine.

Souvent posés à terre, les légumes en piles bien rangées mélangent montagnes de tomates et patates douces, alignements de poireaux et d'oignons ou une multitude de légumes inconnus ; un peu plus loin, un marchand d'herbes aromatiques et médicinales propose les produits de la pharmacopée indienne où les plantes à vertus magiques et divinatoires traduisent l'importance des coutumes et de la culture traditionnelles. L'indien des Hautes Terres, depuis la nuit des temps, vit de la nature et a su en découvrir les mérites, utilisant une multitude de végétaux dans sa vie quotidienne pour se nourrir, se soigner, se parer, conjurer le sort ou effectuer ses dévotions. Le parfum des plantes embaume le voisinage des étals et se mélange aux odeurs des préparations culinaires qui mijotent sur les fourneaux des étalages voisins.

 A quelques mètres de là, une indienne propose ses cubes de savon artisanal dressés en une pyramide parfaite, sa voisine étalant des rivières de perles colorées, de colliers, bracelets et autres bijoux de pacotille dont les femmes se parent et qui font la joie des touristes. A côté, on trouvera les articles de mercerie, les étals de jouets et les marchands de denrées bizarres, telles ces piles de pierres blanches rangées par dimensions précises dans des sacs de jute. Partout, des amoncellements de tissus brodés, entassés en vrac ou en piles, serviront à réaliser les habits de la famille. Les stands de vêtements sont la noblesse des lieux et font la fierté de leurs propriétaires qui haranguent les clientes aux yeux émerveillés devant l'éventaire de jupes multicolores, de corsages de laine et de "refajos" brodés. Des amoncellements de chapeaux, de toutes formes et de toutes couleurs dressent leurs piles branlantes, attirant les convoitises des indiens qui vont bien rarement la tête découverte.

Quelques touristes, encore rares à cette époque, s'entassent devant un étal de masques traditionnels aux figures grimaçantes qui sont encore d'usage courant lors des fêtes et manifestations religieuses.

La matinée tire à sa fin, et la marchandise non vendue reprenant le chemin des baluchons de toile retournera vers les fermes isolées des montagnes, en attendant dimanche prochain où la plazza Santo Tomas retrouvera son animation et sa foule des jours de marché…

 

Pour l'heure, le centre d'intérêt se tourne vers l’église elle-même où les cloches se sont mises à carillonner car apparaissent les " cofradias". Chichicastenango possède quatorze cofradias, qui sont ses confréries religieuses.

En ce dimanche matin, c'est la confrérie de Santo Tomas, la plus importante qui est à l'honneur. Chacune possède ses costumes particuliers, celle d'aujourd'hui est habillée de noir, pantalon de corsaire et grande veste noirs, turban rouge enveloppant la tête des hommes qui sont seuls autorisés à en faire partie. Solennellement, ils gravissent les marches de l'église, au son des flûtes et des tambours, certains portant à la main de longs sceptres d'argent montés sur un manche en bois. Ces bâtons de cérémonie sont couronnés d'un crucifix ou d'un soleil d'argent représentant le saint patron de la cofradia. Les pétards fusent et explosent sur la place de l'église pour accompagner leur ascension. L'appartenance à ces cofradias est un honneur qui traduit l'importance sociale ou la richesse de ses membres et tous sont respectés en fonction de leur rang. Ils s'immobilisent un moment en haut des marches sur le parvis de l'église, dos tourné à la foule qui suit à distance la procession et, finalement, pénètrent dans l'église, encore quasiment déserte. Les ayant accompagnés, puis précédés, mon attention est attirée par des formes arrondies, posées sur le sol de l'église, faiblement éclairées par la lueur des bougies. L'intérieur est en effet très sombre, les minuscules fenêtres trouant à peine la pénombre. L'atmosphère est lourde et pesante, soutenue par l'odeur entêtante de l'encens qui brûle partout, tandis que retentit la musique primitive, assourdie par l'épaisseur des murs. Ces quelques formes allongées, dressées et arrondies, qui se détachent en ombres chinoises ne ressemblant à rien m'intriguent fortement. Je sens que la discrétion s'impose, mais  la curiosité est plus forte et, en m'approchant, j'aperçois avec stupéfaction qu'il s'agit d'êtres humains, d'enfants hydrocéphales assis sur le sol et revêtus de capes sombres. L'impression est poignante et surnaturelle que de voir ces gosses monstrueux, rencontrés jusque là uniquement dans les livres d'anatomie. Sans doute, une tare génétique propre à une famille a rassemblé là ces êtres dignes d'un musée d'anatomie pathologique ; il est impossible de leur donner un âge, mais le crâne qui dépasse les quarante centimètres a une hauteur plus élevée que le reste du corps. Les membres sont atrophiés et les yeux, paraissant minuscules et perdus sous les fronts immenses semblent regarder dans le vide, et toute expression humaine a pratiquement disparu de ces visages hallucinants et hallucinés. Une sorte de gêne et la décence me feront détourner le regard, mais cette vision dantesque, digne d'une peinture de Jérôme Bosch restera à jamais gravée dans ma mémoire. J'abandonne Santo Tomas, ses cofradias et ses monstres.

 

Les sentiers qui s'éloignent de la ville s'emplissent des tenues colorées des indiens qui regagnent leurs foyers, et c'est à leur côté que je me dirigerai vers l'une des collines avoisinantes où se dresse le Pascual Abaj, idole maya des temps immémoriaux qui est toujours objet de culte pour les indiens. La "pierre du sacrifice" est un oratoire dédié à Huyup Tak'ah (Plateau Montagneux), dieu maya de la terre. Deux kilomètres de marche sur un chemin empierré et grimpant, croisant la foule des paysans courbés sous les fardeaux qui quittent ou rejoignent la ville seront nécessaires pour atteindre l'oratoire qui domine les vallées, entouré de montagnes sombres recouvertes de jungles épaisses. Par çi, par-là, quelques champs rappellent " les hommes de maïs" d'Asturias. La demi obscurité qui règne sous le couvert des grands arbres, l'encens qui brûle et les allées et venues des indiens donnent un caractère mystique au sanctuaire où les offrandes en tout genre jonchent le sol, les arbres et l'idole elle-même. On offre de l'encens, des fleurs, des cigarettes, de la nourriture, de l'alcool, des volailles sacrifiées et divers objets artisanaux. Les bougies brûlent de toute part et la cire, en s'écoulant, fixe les offrandes qui, avec le temps, prennent un air de reliques. Le Pascual Abaj est une statue de pierre noire, grossière, représentant une tête aux allures de masque. Haute à peine d'un mètre, elle se dresse sur le pourtour d'un cercle de pierres tout aussi noires, brûlées, elles aussi, par les fumées des feux qui sont sans cesse allumés à l'intérieur. L'endroit évoque le recueillement et la magie, mélange de cultes païens animistes et de dévotions catholiques, bien que les quelques croix qui jonchent le sol aux environs n'aient pas toutes une signification chrétienne. Les cultes ancestraux sont toujours vivaces, les Mayas ayant appris au cours des siècles à leur donner une apparence catholique, afin d'éviter les persécutions qu'entraînait et entraîne toujours l'intolérance des missionnaires prosélytes.

Je  sens l'âme et le cœur mayas qui palpitent et envahissent la forêt, ayant réussi à survivre au génocide et à l'acculturation. La réalité rejoint la magie des livres et des rêves…

 

L'après- midi sera consacré aux danses et à la fête. Les participants ont revêtu les habits traditionnels faits de tissus multicolores et richement brodés d'or et d'argent, mélange de tenues mayas authentiques, d'habits sacerdotaux et d'uniformes de conquistadores. De longues capes colorées, lourdes et somptueusement décorées recouvrent vestes et pantalons chamarrés où scintillent les motifs précieux ; les visages sont recouverts de masques qui évoquent tantôt les dieux mayas, tantôt les faciès graves et sévères des conquérants espagnols. Autrefois, cela traduisait sans doute un signe d'allégeance à l'envahisseur, mais l'aspect grotesque de beaucoup d'entre eux témoignait certainement d'ironie et mépris à son égard. De longues plumes colorées sur les couvre-chefs complètent la tenue des danseurs qui exécutent leurs ballets au son des tambours et des flûtes. Quoique non secrètes, ces danses ont une signification bien particulière pour les participants qui veulent en garder les mystères et j'apprendrai, à mes dépens, qu'ils n'apprécient guère les touristes qui volent leur image. Fendant la foule, l'un des danseurs se précipite vers moi, bousculant l'appareil photo pour empêcher de fixer ces moments. Je devrai me cacher à l'abri des marchandises entassées sur la place pour réaliser quelques clichés au téléobjectif, bravant l'interdit et leur air menaçant. Un peu plus loin, un orchestre de mariachis, arrivé là par on ne sait quel mystère, fait résonner les accents de sa musique mexicaine…

 L'alcool et la bière ont échauffé les esprits et la fête prend une tournure plus violente, les cris et les bagarres se mêlant à la musique. Sauvegarde d'une identité, manifestation d'indépendance, volonté de s'affirmer et retour aux sources de l'âme indienne, tels sont les dessous cachés de ces cérémonies qui doivent rester hermétiques à l'étranger. Peu importe de savoir ce qui demeure authentique et ce qui n'est que manifestations de joie et d'exubérance sans signification culturelle, la fête bat son plein, charge à chacun d'en savourer les plaisirs. Le rideau  va bientôt retomber et le monde maya retrouver ses mystères…


DAL LAKE ET DUM DUM

 

 

 

 

Eté 1971. C'est la guerre entre l'Inde et le Pakistan. L'Inde, gratifiée de "non violence" dans l'imagerie occidentale grâce à un Mahatma génial et fin politique, se transforme, depuis l'indépendance en  un pays à vocation hégémonique, prompt à revendiquer auprès de ses voisins et assurant une bienveillance musclée à l'égard des petits royaumes himalayens. La non violence se manifeste depuis par une multitude d'attentats, d'oppressions culturelles et sociales vis à vis de minorités ethniques diverses et un rôle souvent douteux dans ses relations internationales. Guidée par ses amitiés occidentales dans son obsession anti-communiste et sa phobie chinoise, elle ne tarde guère à se doter de l'arme atomique. Le Pakistan, lui, est cette incongruité née dans le cerveau de quelque britannique qui unit sous la même bannière une immense région occidentale, somme toute peu influencée par les Anglais, profondément moyenâgeuse et arriérée à une frange orientale, nichée au fond du golfe du Bengale, dans les marécages du delta du Gange. De la guerre naîtra l'éclatement du Pakistan qui perdra l'est, donnant naissance à la nation la plus pauvre du monde, le Bengla Desh, où la nature, les éléments et l'humanité semblent avoir conjugué leurs efforts pour regrouper tous les fléaux de la terre. 

Sur place, l'état de guerre est peu visible, se traduisant seulement par quelques mouvements de troupe et une paranoïa militaro-policière voyant des manœuvres anti-indiennes à tout bout de champ, mais le sous-continent est si vaste que tout cela passe inaperçu. Tout étranger d'aspect peu indien passe, malgré tout, pour quelque espion pakistanais et je devrai ainsi expliquer durant toute une journée qu'un Français en ballade mystico-touristique ne présente aucun danger pour la sécurité du pays, sans, pour autant, avoir échappé aux geôles locales pendant quelques heures! Les régions frontalières sont alors d'accès aisé et chacun peut se rendre au merveilleux Cachemire sans aucune difficulté. Depuis, hélas, c'est une zone fermée, interdite, paradis des manœuvres militaires et des secrets bien gardés.

Dans les années soixante dix, l'Inde est une destination obligée pour tout jeune occidental qui aspire au voyage. Les ferments de mai 68 ont donné naissance à une génération dont le cœur balance entre l'envie d'un engagement politique à visée "gaucho-libératoire" et les mirages du "bonheur" hippy dont les fleurs exhalent fortement les parfums des herbes encore exotiques en ces temps là! Mais, une fois le choix effectué, il est préférable de s'y tenir car les militants ne supportent guère les mystiques contemplateurs et ceux-ci se méfient comme de la peste rouge des politisés au couteau entre les dents. En fait, cette décision est bien souvent remise en question et, suivant le voisinage et les situations du moment, il n'est pas rare de naviguer d'un bord à l'autre, pourvu qu'il n'y ait pas de témoin de la forfaiture!

 


 

TABLE DES MATIERES.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Callian, 7 février 2005.......................................................................... page 2

Dimanche 20 février.............................................................................. page 3

Lundi 21 février.................................................................................. page 10

Mardi 22 février.................................................................................. page 14

Mercredi 23 février............................................................................. page 20

Jeudi 24 février................................................................................... page 24

Vendredi 25 février............................................................................. page 30

Lundi 28 février.................................................................................. page 37

Mardi 1 mars...................................................................................... page 45

Vendredi 4 mars, 11 heures.................................................................. page 48

Dimanche 6 mars, 20 h 30................................................................... page 52

Lundi 7 mars....................................................................................... page 57

Mardi 8 mars, 10 heures...................................................................... page 60

Jeudi 10 mars, 15h30, chambre 309 du Gran Hotel Costa Rica............... page 61

Lundi 14 mars, 14 heures, Callian........................................................ page 64

Moments, en forme d’Intermède,  rêves et souvenirs.............................. page 67

Désillusion

 

 

jp0683@hotmail.com


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Dimanche 17 décembre 2006

COSTA RICA 6

en salle d’attente et c’est à nouveau le départ en Airbus A340 vers Madrid, treize heures de vol, treize heures pour abandonner le Costa Rica, abandonner Ivette…

 

Reverrai-je ce pays ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Moments, en forme d’Intermède, rêves et souvenirs.

 

 

 

Les récits de voyage et les livres d'aventure ont ceci d'attristant que de rendre anodines et quelconques nos propres expériences. L'expédition du quidam édité est toujours plus belle et plus risquée ; il a toujours vu ce qui nous a échappé. Les descriptions et les rencontres nous paraissent plus marquantes pour peu qu'elles nous soient relatées par un inconnu aux dons de conteur. Est ce la précipitation de tout entrevoir, le manque de temps ou l'incapacité à découvrir qui nous masquent l'essentiel ? Où donc réside le don d'apercevoir les sens cachés et les signes indistincts qui sont la marque du fondamental ? Souvent, je m'arrête au fil des pages, au détour d'un paragraphe ou à la croisée des chemins de l'auteur, traquant alors le détail qui m'aurait échappé, la situation que j'aurais manquée. Est-ce la qualité littéraire du récit qui embellit la réalité ou le temps de l'écriture-lecture qui permet de revenir sur les instants du passé et fait resurgir les détails enregistrés mais non encore placés dans les cases de la mémoire active ? Je ne sais, mais, sans bouger, au fil des pages et des livres, j'apprends aussi à voyager et les expériences d'autrui me permettent, à mon tour, d'ouvrir les yeux. Je n'oublie pas, malgré tout, qu'imagination et poésie font leur œuvre venant apporter leurs fioritures aux événements et, c'est tant mieux. Voyager enrichit, fabrique et peaufine notre personnalité, c’est bien connu, mais cela se fait d’une façon insensible et silencieuse, en catimini ; les expériences du jour, à priori fugaces et destinées à l’oubli, vont devenir au fil du temps, sous la pâte à roder du quotidien et des souvenirs, sous l’affûtage permanent de la vie, les pilotis sur lesquels reposent nos émotions et, jour après jour,  à notre insu, elles vont édifier l’armature de notre esprit qui peut alors s’envoler et supporter un possible banal. Néanmoins, jamais le voyageur, je veux dire celui qui sait s’imprégner de l’autre et s’efforce à l’intégration, jamais il  ne ressortira indemne de cette singulière confrontation. Alors, sans doute, les images des auteurs peuvent être séduisantes et belles, mais les nôtres sont une part de nous, et si le peintre nous offre un tableau, désormais nous habitons le notre.

 

Les définitions, justifications et motivations du voyage remplissent des pages entières, mais l'une des plus belles et des plus judicieuses qu'il m'ait été donné de lire se trouve sous la plume de Yves Pestel dans "Ricochets Caraïbes" : " C'est là notre privilège de voyageurs que de choisir et sentir les lieux et les moments. (…). Au fond, la maturité d'un voyageur est atteinte lorsqu'il a retrouvé un regard d'enfant. Le vrai voyage ne commence que si l'on s'est démaquillé au mieux de sa pensée, de sa culture, de sa langue. Alors, on peut s'étonner de tout. Il faut à chaque fois un peu de temps pour cela." Les hordes organisées ne voyagent pas, mais prennent vacances et photos, emmagasinent quelques souvenirs étiquetés et standardisés puis filent vers les tables réservées par les bons soins du tour-opérateur ; après avoir pollué, elles peuvent alors juger, comparer et vanter les mérites de la mère patrie, qu'après tout, elles sont bien contentes de retrouver ! Où est la magie de l'ailleurs, où est la merveilleuse alchimie qui transforme la réalité en rêve éveillé (à moins que ce ne soit l’inverse…) et l'ennui lénifiant en sursauts et convulsions de découverte et partage ? Pour se faire plaisir, il faut pourtant, parfois, se faire peur, subir les assauts d'éléments destructeurs et non prévus, accepter de perdre ses repères et se laisser renaître à l'orée d'un monde nouveau. Il n'y a pas de goût du voyage sans quelque tendance suicidaire ou velléité mystique « ressuscitaire »; sinon, il se limite à imprimer sur l'écran de la nature les images séduisantes et enjôleuses des documentaires bien ficelés. Certes, ce peut être une motivation suffisante pour abandonner momentanément le sclérosant quotidien, s'organiser un espace et un temps de renouveau et s'emplir d'une énergie nouvelle mais, celui qui compte se fondre dans un monde inconnu et tenter de capitaliser de nouveaux gènes au contact de l'ailleurs ne se contente plus d'émotions esthétiques et recherche une véritable initiation. Rite initiatique, telle pourrait bien être la véritable définition du voyage. Comme, au fil des siècles les sociétés ont transformé leur culture au contact de peuples neufs, le voyageur s'enrichit de la différence en sachant rester malléable et réceptif. Mais cette capacité s'accommode t-elle  de la nostalgie du passé ? Sans doute, et elle en a même besoin pour se développer et mûrir, ce sont ses racines. Abandonner ou refuser, mais ne pas renier totalement... Les images s'impriment d'elles-mêmes dans le kaléidoscope de notre mémoire et resurgissent tels des éclairs qui viennent illuminer la grisaille des jours de rêve. Ou bien, c'est sans prévenir, alors que l'esprit est occupé à quelque tâche quotidienne, qu'apparaît le flash d'un instant de passé exotique. Magie… 

 

 


DESILLUSION 1998.

 

 

 

 Depuis des mois, loin du Costa Rica et, de nouveau plongé dans la monotonie du quotidien, me voilà repris par l’obsession du départ ; les moments de liberté, où l’esprit s’évade et vagabonde vers les moites et lointaines tropiques me conduisent une fois de plus vers les rivages de l’Amérique Centrale, ses forêts pluvieuses, ses déserts brûlants, ses villes grouillantes où la foule des Indiens, des métis et des noirs entremêlent leurs couleurs sur  la toile de mes rêveries ; je respire à nouveau l’âcreté de la poussière, les effluves épicés des quartiers populaires, l’odeur entêtante des jungles secrètes et mystérieuses où, sauvage et féconde, la vie dispute les lieux aux miasmes du pourrissement et de la décomposition. Mêlés en mon esprit, fugitifs, réalistes ou parfois déformés, souvenirs visuels, odeurs et  bruits envahissent ma torpeur mélancolique…

 

La prochaine destination, après quelque hésitation où j’envisageais Belize et Panama, sera donc le Honduras, géant d’Amérique Centrale, encore inconnu des tour-operators et des foules de touristes. Hon-dou-rasse …Clef de voûte du continent, ignoré et silencieux, bordé  de médiatiques et turbulents voisins, ce pays excite ma convoitise  par la sonorité de ses très hispaniques syllabes…Agrémentées de leur accent tonique, elles suffisent à me transporter sur les rives des Caraïbes, au pied des cordillères et au milieu des ruines mayas, où le rêve prend forme au fil des pages du guide touristique. Les jours passent et, peu à peu, se dessine l’itinéraire qui me fera découvrir ce qui, pour l’instant, n’est que tours et détours sur la carte punaisée au mur du bureau ; le quadrilatère irrégulier et bordé de bleu que dessine le pays se peuple de noms encore inconnus, les  villes et les villages se disposent au sein  de l’entrelacs des courbes de niveau et des sillons plus ou moins marqués que forment les cours d’eau. Les masses brunes des massifs montagneux, les étendues vertes des forêts tropicales, les plages irisées des basses terres marécageuses et des mangroves deviennent  le tissu où s’impriment progressivement les communautés urbaines et villageoises. La toile d’araignée que tissent routes et chemins organise peu à peu cet univers inconnu en un ensemble cohérent où j’apprends à fixer mes repères. Hier encore ignorés, ces noms  de lieux deviennent étapes ou  buts d’excursion. Je vais pouvoir, à nouveau,  rêver sur la jungle que dissimulent les représentations cartographiques, m’embarquer sur le pointillé secret des chemins difficiles et peu carrossables, gravir les pentes des sierras et dévaler leurs versants les plus abrupts ; fatigué de l’immensité des paysages sauvages, et, enivré de sites historiques, il me restera alors à explorer les villes et leurs secrets.

 

 Déjà repérée comme point de départ, San Pedro Sula, à la réputation de  fournaise tropicale, sera mon premier contact avec le pays ; Omoa et Puerto Cortes, ses voisines immédiates, sauront me faire renouer avec les Caraïbes... Sous le ciel menaçant, ponctué de sombres nuages dérivant au gré des alizés, j’imagine  la chaleur humide où, mêlés aux accents de musiques garifunas, flottent les parfums de fruits tropicaux gorgés de soleil ; Bob Marley égrène ses mélopées lancinantes sur lesquelles, indifférents et lointains, se balancent des rastas plongés dans leurs rêves …

 

Plus loin, vers le sud ouest, longeant les sierras, la route s’étire vers Copan ruinas et ses vestiges mayas perdus dans la jungle. Les pyramides aux escaliers vertigineux, les stèles aux regards grimaçants s’organisent peu à peu dans mon imagination prenant, malgré moi, l’apparence des souvenirs de Chichen Itza ou Tikal. Les bruits de la forêt, où les gémissements de  la végétation se mêlent au chant des oiseaux accompagnent la visite au cœur de cette civilisation disparue sans explication pour les historiens. Les fantômes de chefs emplumés, les cris et lamentations des sacrifices humains, les bruits de la foule dans la cohue du marché ou les silhouettes furtives de sveltes et jeunes indiennes semblent encore habiter ces lieux …Les pavés ont fait place aux vertes pelouses et la peau cuivrée des indigènes à celle, laiteuse, des touristes qui ingurgitent les paroles du guide local. Ici  se dégage une sensation de mystère et les inconnues qui persistent dans la connaissance de cette civilisation ouvrent grandes les portes de l’imagination. Au-delà de la majesté et de la beauté de l'endroit, revient sans cesse le pourquoi de la disparition de cette ville, les conquistadors, cette fois, n’y étant pour rien…Santa Rosa de Copan ramène à la réalité et au présent, la foule bigarrée y a traversé les siècles et, sans doute, ressemble encore pour quelque temps à celle d’autrefois. Les petits métiers sont semblables, le savoir-faire presque intact et la langue des ancêtres toujours vivante. Le village, minuscule, aux habitations rudimentaires allonge ses rues poussiéreuses brûlées par le soleil implacable ; la vie continue, silencieuse et réglée au rythme des saisons, immuable, même si les publicités nord-américaines et les ronflements des diesels rappellent cette fin de vingtième siècle.

 

La route qui part vers l’est, vers Gracias a le bon goût de n’être qu’empierrée, traversant des montagnes dénudées où ne poussent que les candélabres épineux des cactus du désert. Mal revêtue, elle allonge les distances et oblige à s’immerger pleinement au cœur de la région, distillant la délicieuse sensation d’isolement au bout du monde. Quelques villages de montagne, perdus et lointains jalonnent le parcours, et  les rares hameaux traversés sont autant de bornes sur le chemin de l’extase. Sans doute, quelques buffles errent le long de la route, quelques rares paysans reviennent de leur lopin de terre, accompagnés de gosses au regard mélancolique qui savent encore s’amuser des jeux que leur offre la nature. Pour imaginaire qu’elle soit, seulement suggérée par mes lectures et les voyages du passé, cette découverte de la région ne m’en paraît pas moins bien réelle et les kilomètres de pistes s’additionnent au compteur de mes rêves…

 

Un peu plus au sud, le Salvador et la bahia de Fonseca barrent la route du Pacifique, mais ils ne sont pas prévus dans le périple ; le Pacifique, pour moi, évoque trop les Etats Unis et leur Californie pour me donner l’envie d’y aller. Plus je parcoure l’Amérique Centrale ou l’Amérique du Sud, plus mon dégoût des Etats Unis et la haine de leur impérialisme trouvent pâture, se nourrissent et prospèrent. Les républiques banane, les révolutions avortées, les dictatures réactionnaires portées et maintenues au pouvoir par leurs soins, les contras et tous les symboles de leur mainmise sur le continent ne font que conforter mon aversion étasunienne. Même l’échec de son socialisme ne pourra enlever à Fidel l’honneur et la gloire d’avoir lutter contre les Américains du Nord, même la récupération du mythe du Che par les descendants des honteux Marines de la Baie des Cochons ne pourra faire oublier qu’il haïssait et combattait leurs pères et, jamais, son assassinat par les suppôts boliviens, commandé et orchestré du Pentagone, ne pourra laisser croire à leur victoire. Si, une fois mort, ils t’ont coupé les mains, Commandante, ils n’ont pu effacer de ton visage ce rictus qui hantera pour toujours les livres d’histoire et gonflera d’espoir toutes les jeunesses du monde en quête d’idéaux. Ton merveilleux et célèbre portrait au béret (merci……..) fleurit encore sur fonds rouge, et pour toujours, sur les murs des chambres adolescentes. Nouveau Jésus, tu as le mérite, toi, d’être authentique et n’as pas besoin d’une douteuse ressuscitation car tu seras toujours vivant. Du nord au sud, les noms des Zapata, des Pancho Villa, des Sandino, des Bolívar et de tous leurs frères d’armes à travers les siècles, jusqu’à Rigoberta Menchu et bien d’autres encore, tous rappelleront que l’Amérique latine a su se battre pour se libérer des jougs impérialistes. Au-delà des paysages et des sites, de la civilisation et des mœurs, du soleil et du métissage, de l’ambiance locale, de la musique et de la littérature, ce passé de lutte explique sans doute mon attirance pour ce continent en ébullition. A l’heure où l’Europe se débat dans de sordides conflits sans fin, où l’Asie ne va pas tarder à découvrir le revers de sa course effrénée vers le modernisme, où l’Afrique s’enlise inexorablement dans son sous-développement et où les infâmes barbus voudraient dicter leurs ignobles lois de merde, l’Amérique Centrale et sa voisine du Sud représentent, à mon sens, l’avenir de l’humanité. 

 

Pour l’instant, le 4x4 loué à San Pedro Sula me rapproche de la capitale et les petites villes à l’aspect colonial, La Esperanza ou La Paz  me préparent à la découverte de Tegucigalpa. Capitale sans visage, dont le nom même est bien souvent inconnu, Tegus sera sans doute une authentique révélation. Dans mon imaginaire, elle ressemble plutôt aux modestes Guatemala City ou San Jose qu’à la vertigineuse Caracas. Son site, pourtant, entouré de montagnes et de falaises évoque davantage la belle vénézuélienne. Nichée au pied des hauteurs, dominée par les belvédères du parque La Leona et par El Picacho, elle tente d’en escalader les pentes, lançant à leur assaut ses ruelles tortueuses et escarpées. Forte de huit cent mille habitants, séparée par le rio Chiquito de sa populaire voisine Comayagüela, la ville s’essaie au mélange des genres, juxtaposant les quartiers coloniaux à la modernité de quelques immeubles neufs. Je ne tenterai pas davantage d’imaginer son aspect, réservant sa découverte au moment où mes pieds en  fouleront le sol, parcourant alors la plazza Morazan ou l’avenida Paz Barahona. Sans doute, aimant l’ambiance des bas-fonds, le quartier de Comayagüela, réputé pour son insécurité et ses endroits louches, attirera mes pas et j’espère y vivre les moments d’émotion teintés d’angoisse qui m’excitent tant en voyage…

 

Sans prétention, les capitales d’Amérique Centrale conservent une dimension modeste et humaine qui les rend particulièrement attachantes ; pour en faire le tour, en saisir l’âme profonde et la singularité, il suffit souvent de quelques heures, voire de quelques jours. La ville est univoque, contrairement aux grandes capitales qui ne sont que juxtaposition de lieux sans aucun point commun. Point n’est besoin, ici, de rutilants métros souterrains, la visite s’effectue à l’air libre en piéton réceptif ou au travers des vitres grasses et poussiéreuses des bus et des taxis, au contact direct de cette population animée et colorée. Tegucigalpa dévoilera donc rapidement tous ses charmes et je l’espère offerte et enfiévrée.

 

Deux ou trois jours sur place et l’envie me reprendra de parcourir le pays, découvrir à nouveau les endroits isolés, les campagnes et leurs "campesinos" ; quelques noms ont attiré mon attention sur la carte. Que peut bien cacher la "valle de los angeles", et ces villes aux accents si évocateurs, Ojojona, Yuscaran, San Antonio de Oriente, El Zamorano et bien d'autres ? Sans doute des bourgades sans histoires, en dehors du temps, à demi endormies…Mon regard y croise des visages au teint basané, des silhouettes semblables à leurs homologues des pays voisins, paysans au chapeau de paille sur la tête, jeunesse où le jean a remplacé depuis longtemps déjà les vêtements traditionnels. Cette vie de province fera la transition avec les zones sauvages des parcs nationaux, débauche de jungle et d'espaces inviolés, délicieusement désertes sur la carte, sans routes, sans villages, seulement traversées du sillon bleu des rios qui cheminent entre les murs de végétation. L'un d'eux m'attire particulièrement, le rio Platano qui, parallèlement à la frontière nicaraguayenne remonte en zigzaguant vers le nord et les Caraïbes, à travers l'étendue vierge de la Mosquitia. Depuis Dulce Nombre de Cumi, dernière agglomération de ce lieu reculé, un petit sentier suit le trajet du fleuve et l'envie me prend d'effectuer la jonction en 4x4 avec le littoral. Cette jungle perdue, fréquentée seulement de quelques tribus d'indiens, d'aventuriers chercheurs d'or ou de braconniers est, paraît-il, l'une des régions les moins explorées et les moins connues d'Amérique Centrale. Les tribus qui y vivent ont conservé le mode de vie et les coutumes des Amérindiens d'autrefois, un peu à l'image des Yanomamis du Venezuela. Que rêver de plus exotique et de plus excitant que de se plonger dans cet univers inconnu et hostile qui donne au voyageur une âme de pionnier ? Abandonner la sécurité des lieux civilisés, ne compter que sur la chance et ses capacités à se débrouiller…J'aime ces immensités de verdure, ces forêts impénétrables, immuables depuis la nuit des temps, grouillantes d'une vie primitive et sauvage, où tous les repères de la vie sociale occidentale ont disparu.

 

Quelques jours d'enfer vert à lutter contre une nature farouche et imprévisible et ce sera le retour à la civilisation, sur les rivages paradisiaques de la côte caraïbe ; aux environs de Palacios et Trujillo, je retrouverai avec plaisir ces plages à perte de vue, où la silhouette tremblante et penchée des cocotiers se détache en ombre chinoise sur le crépuscule tropical, et l'horizon infini de la mer dont le bleu turquoise, ourlée de l'écume des rouleaux dessine au loin la courbe de l'horizon. Cette côte, dans l'ensemble, n'est encore pas trop envahie de touristes et les "bétonneurs" n'y ont point trop sévi. Il existe toujours de nombreux villages pittoresques, où la vie garifuna suit son cours ancestral, partagé entre les occupations de la pêche et celles de la vie domestique. Sur tout le littoral, à deux pas  de la jungle, des petites criques abritent ces hameaux de pêcheurs ; les barques, aux couleurs vives et criardes, reposent sur la plage, au milieu des filets qui sèchent à même le sol, tandis qu'un peu à l'écart, les cabanes de bois aux toits de palme résonnent des musiques latinos. Des hamacs de chanvre blanc bercent les hommes endormis pendant que les gosses font exploser leurs rires au milieu des gerbes d'eau et que les femmes s'adonnent aux tâches quotidiennes.

Cette région qui, depuis les rivages du Yucatán jusqu'au nord du continent sud-américain a les yeux tournés vers la mer et la ceinture des îles antillaises est le nœud palpitant du nouveau monde, inondant le reste de la terre de ses mélopées surgies des racines africaines, contaminant l'univers de son mode de vie à la fois langoureux et endiablé. C'est là que le mélange des races a atteint sa perfection, que le métissage est le plus abouti ; ici, point de fanatisme religieux, point de carnages au nom de la "vraie" religion, chacun s'adonnant, au gré de ses convictions à ses croyances qui restent dénuées de tout prosélytisme et laissent la liberté à tout un chacun de croire ou ne pas croire. Le succès économique n'y est pas, non plus, le moteur essentiel. La  vie sait s'organiser autour d'autres objectifs et, laisser le temps s'écouler sans contrainte n'est pas la moindre des préoccupations ; la nature pourvoira, le plus souvent,  aux nécessités élémentaires tandis que la peau colorée des filles et la tiédeur de la mer suffiront à occuper l'esprit. Quand tombera la nuit, la nonchalance des tropiques saura faire place à l'exubérance la plus débridée, l'appel de la musique et de la danse mobilisant les énergies soigneusement ménagées au cours de la journée ; les  accents des steel bands se mélangeront au rythme des salsas, le rhum et la bière échaufferont les esprits et les reflets humides des perles de transpiration colleront des milliers d'étoiles sur les peaux sombres gagnées par la frénésie de la nuit tropicale.

Ainsi, sur des milliers de kilomètres, à travers le continent et les îles qui l'entourent, partout va se répandre la fièvre salvatrice…

 

Les îles du Honduras, appelées ici Islas de la Bahia, s'étirent au large de Trujillo et de La Ceiba ; au nombre de trois, Utila, Roatan et Guanaja, elles sont devenues paradis de milliardaires, attirant vers leurs lagons translucides les mêmes foules de touristes qu’ailleurs aux Antilles. Complexes hôteliers, marinas et buildings commencent à fleurir le long de leurs côtes, envahissant même les flots peu profonds qui les bordent. Je n'irai donc pas, laissant ces lieux aseptisés aux troupes canadiennes et étasuniennes, préférant poursuivre mon voyage au cœur des endroits authentiques.

 

Les villes de la côte me rapprochent de mon point de départ, San Pedro Sula et je mettrai à profit les quelques jours restants pour m'enfoncer à nouveau dans les terres et visiter l'intérieur du pays ; çà et là, des lieux aux noms magiques ont attiré mon attention, tels Minas de Oro, Yoro,  El Negrito, Jocon ou encore des réserves naturelles  comme les parcs nationaux de La Muralla, La Tigra, Punta Izopo, Pico Bonito et bien d'autres…

 

Trois semaines se seront écoulées depuis l'arrivée, trois semaines à parcourir une nouvelle fois le continent centraméricain, et un nouveau pays s'inscrira dans une case de ma mémoire, tissant les fils de la trame de mes souvenirs. Des sites, des paysages, des villes et des villages, une foule d'inconnus, des rencontres d'hommes et de femmes, quelques frustrations au milieu de moments d'intenses émotions, des regards surpris au hasard, des bruits et des couleurs, tout cela je l'emporterai à nouveau, ancré au plus profond de moi-même. La  magie du voyage se poursuivra des mois encore, des années après le retour, quand mes pensées s'en retourneront vers ces terres lointaines, pourtant ancrées  si fortement au fonds de moi. Quelques semaines et quelques livres auront suffi pour préparer ce séjour, pour m'apprendre à connaître par avance ce pays que je dois bientôt découvrir ; l'image que j'en ai est maintenant bien précise. Il m'est possible d'en parler, de situer les lieux sur la carte, de m'y déplacer par la pensée, en quelque sorte d'y vivre déjà. Je ressens  presque physiquement la chaleur des régions désertiques, la vigueur des pluies tropicales qui s'abattent à l'improviste, j'entends le grondement des rouleaux de la mer des Caraïbes, les bruits de la forêt, dominés, comme toujours, par le cri des oiseaux et les grognements des singes, j'entends l'accent sud-américain qui donne son caractère si particulier à l'espagnol de ces contrées. Je baigne dans cette ambiance hondurienne, imprégné de la mentalité de ses habitants et plongé dans l'atmosphère tropicale; quelques préparatifs resteront à fignoler, quelques détails à régler, et je pourrai, enfin, partir.

 

Tous ces jours à rêver du départ, tous ces projets vont bientôt tomber à l'eau ; il n'y aura pas d'Amérique latine cette année, tout s'écroule. Tout est affaire de sous, et, une fois de plus, il n'y en a pas. D'anciennes dettes à éponger, une tentative de remise à zéro des comptes bancaires, tout cela repousse à plus tard le départ…

 

Plutôt que des lamentations inutiles ou des regrets stériles, me vient alors l'idée d'un voyage fantastique, économe de mes deniers et qui va me permettre de m'évader à nouveau, de retrouver ces terres affectionnées. Pourquoi ne pas revivre par l'écriture les moments qui m'ont le plus marqué, les lieux et les situations rencontrées au cours des vingt cinq dernières années et qui m'ont permis de découvrir de nouveaux horizons ? Certes les dates sont devenues incertaines, les noms souvent oubliés et les émotions parfois émoussées ; certes, le temps a joué son rôle et transformé quelque peu la réalité, mais peu importe, l'envie me prend de m'envoler une fois de plus vers l'Asie ou les Amériques et d'y retrouver les plus beaux moments de mes voyages. Je n'y garantis ni réalisme, ni vérité absolus, mais le but du départ n'est-il pas, justement, de rêver et se laisser porter par les émotions du moment ?


PUERTO BARRIOS 1975.
 
 

Niché au fonds du golfe du Honduras, à l'extrémité de l'étroite langue guatémaltèque qui s'étire entre le Belize au nord et le Honduras au sud, Puerto Barrios est la tête de pont orientale du Guatemala. Si le pays vit toujours selon des rites millénaires, son principal port, lui, revêt l'aspect le plus débridé qui soit. Le commerce et l'armée, ses deux grands initiateurs, ont su le dévergonder et son blason pourrait être orné d'un GI et d'une banane. Ce pays fut, précisément, jusqu'à ces dernières années, le prototype même de la république bananière, asservi au joug américain et réduit à l'esclavage. Une société vivant encore à l'âge des Anciens Mayas côtoyait les tenants des multinationales dont l'emprise s'étendait alors sur toute l'Amérique Centrale. Une armée, toute dévouée à la CIA, faisait régner la "pax américana", protégeant les ressortissants des Etats Unis et encadrant le commerce. Cette présence militaire, foisonnante dans les lieux stratégiques, se faisait relativement discrète dans le reste du pays, laissant les paysans et les ouvriers vivre tranquillement dans le dénuement le plus total et ne se déployant que pour réprimer quelque jacqueries et mouvements populaires. Les années soixante dix étaient encore la grande période des révolutions sur le continent et les dictatures se succédaient, portant au pouvoir les membres d'une infime minorité de familles, dilapidant les richesses nationales avec la bénédiction des Etats Unis, pourvu que fût réprimée toute velléité marxiste. Paysans, ouvriers et étudiants, jeunes en révolte mouraient alors sous les balles réactionnaires ou dans les geôles de militaires formés et entraînés aux Etats-Unis. En Europe, ils étaient des héros pathétiques que chantaient les Regis Debray qui savaient encore nous guider de leurs accents humanistes et révolutionnaires.

 

1975 était donc une année ordinaire, l'ordre des choses y étant respecté, les uns profitant outrageusement, les autres trimant et crevant comme à l'accoutumée. Cette année là, ils devaient même crever un peu plus, un tremblement de terre dévastateur allait sévir sur le pays, mettant bas quelques vestiges du premier des colonialismes et ajoutant à la misère ambiante. Malgré tout, le Guatemala restait un des plus beaux pays qui soient, présentant, comme presque tous ses voisins de l'isthme centraméricain la dualité entre les régions montagneuses, vertes et couvertes de jungles et les terres basses et tropicales des Caraïbes.

 

Pour le touriste, la renommée du pays reposait sur les grands sites historiques et archéologiques, le plus impressionnant d'entre eux étant Tikal. Caché aux fins fonds de la forêt, tout au nord, ce site maya est remarquable par l'état de conservation de ses monuments et stèles ; les pyramides y sont majestueuses et spectaculaires, clouant d'effroi nombre de visiteurs qui s'aventurent au sommet et qui n'osent plus redescendre l'à pic vertigineux des façades-escaliers. Pourtant, du haut de la plus élevée, à soixante cinq mètres de hauteur, là  où est juché un petit temple, la vue sur le site et l'horizon des forêts est féerique. Au-dessus de la cime des arbres émergent d'autres pyramides, renseignant sur l'immensité de la cité antique. De nombreuses places, bordées de temples, de palais, de vestiges de murs et de constructions diverses parsèment la ville de leurs acropoles; des jeux de pelote, des stèles ornées de hiéroglyphes, des sculptures anthropomorphiques complètent l'ensemble.

 

Parmi les sites naturels, le lac Atitlan mérite la renommée qui l'a fait connaître au monde entier. Immense étendue bleue, lovée au pied des volcans qui dessinent leur silhouette tout autour, c'est un havre de paix les jours de calme, mais, quand surviennent les tempêtes, il prend alors les apparences d'une mer déchaînée. Longtemps, la route longe le lac, et ce paysage fabuleux défile au travers des vitres du bus bariolé et bondé qui conduit les passagers vers  Panajachel. Les cônes parfaits des volcans perdent leurs sommets dans les nuages et la jungle touffue et impénétrable reste le repère de l'oiseau mythique, le quetzal. C’est aussi dans cette région de rêve que perdure intacte l’âme maya.

 

Guatemala City, à l'époque, évoque davantage une petite ville de province qu'une capitale et seuls quelques vestiges coloniaux, devenus bâtiments officiels et palais viennent rompre la monotonie des rues se croisant à angle droit et bordées de maisons basses, comme dans toutes ces régions où sévissent de fréquents tremblements de terre. La plazza de armas, où se trouve le palais présidentiel est le centre vital ; autour, quelques restaurants et bars participent à l'animation locale au milieu de la foule habituelle des petits métiers, marchands ambulants, cireurs de chaussures et autres camelots. Le commerce, comme partout en Amérique Centrale, est florissant et des centaines de boutiques aux enseignes colorées s'étalent tout au long des rues. Quelques buildings commencent à faire leur apparition, plantés çà et là dans la ville. Capitale d'opérette, Guatemala Ciudad ne possède pas le charme de la principale ville historique du pays, Antigua. Longtemps capitale, c'est une cité coloniale où le riche passé historique est encore présent à chaque coin de rue ; des dizaines d'églises, de palais, des demeures de maîtres ponctuent tous les quartiers. Les séismes ont émaillé l'histoire d'Antigua, témoins les ruines majestueuses de la cathédrale San José dont il ne persiste que quelques pans de murs et quelques voûtes mais où l'on devine les proportions gigantesques de l'édifice qui fut, paraît-il, le plus grand d'Amérique. Des arbustes tropicaux plantés tout autour des vestiges éclairent de leurs couleurs vives l'ocre antique des murs. Ville culturelle par excellence, Antigua est toujours l'un des fleurons de la vie intellectuelle du pays et les festivals en tous genres s'y multiplient. En cette année 1975, beaucoup de ces vestiges vivent leurs derniers moments, un tremblement de terre ravageur devant achever l'œuvre des siècles passés et faire disparaître à tout jamais ces témoins des temps coloniaux.

 

Non content de posséder quelques uns des plus beaux sites naturels du continent et d'avoir conservé en de nombreux endroits l'empreinte de la culture espagnole, le Guatemala offre une des images les plus vivantes de la civilisation indienne. Omniprésente, l'indianité se manifeste partout, mais quelques petites villes restent les hauts lieux de cette civilisation maya. Chimaltenango, Huehuetenango et surtout la fabuleuse Chichicastenango vivent toujours à l'heure des Mayas. Plus que des descendants directs, leurs habitants sont d'authentiques Mayas ayant conservé la plus grande partie de l'héritage culturel. La tenue vestimentaire reste la même, la langue est celle des ancêtres et la plupart des coutumes perdurent après avoir résisté à cinq siècles de colonisation, de tentatives permanentes d’acculturation sous le joug sanguinaire et esclavagiste du colon espagnol. Un judicieux mouvement de revendication sociale basé sur la volonté de conserver cette authenticité maintient au premier plan leur spécificité et le récent prix Nobel de la paix, Rigoberta Menchu, est l'illustration de la reconnaissance internationale pour cette société qui a su résister aux épreuves des colonisations successives. Asturias avait déjà fait connaître ses « Hommes de maïs » au monde entier. Chichicastenango, haut lieu de tourisme et de culture indienne méritera à elle seule quelques pages de souvenir.

 

 

Trois cents kilomètres, à peine, séparent cette région de la côte caraïbe, mais ce sont des mondes distants d'années lumière qui se côtoient. D'un côté mélancolie, avec résignation et tradition volontiers qualifiée d’archaïsme par les néo-colonisateurs, de l'autre la fougue et la folie des tropiques.

 

Pour rejoindre Puerto Barrios, je choisis de prendre le train, ayant toujours en mémoire le charme des chemins de fer sud-américains. Malgré mes efforts, je ne parviens pas à retrouver le souvenir de la gare de Guatemala Ciudad et ne peux la situer dans la ville. Je me souviens par contre très bien du tortillard qui effectue le parcours entre les deux villes, prenant son temps, s'essoufflant parfois et qui, au bout de six ou sept heures, arrive à la côte. C'était un train aux wagons en bois, plus ou moins colorés, muni de petites vitres et aux sièges bien inconfortables. La locomotive, pourvue d'un parre-buffles était sans doute à vapeur, bien que ce détail m'échappe aujourd'hui ; en fait, non, il me semble que c'était un diesel. Les wagons de voyageurs étaient en queue de train, précédés de quatre ou cinq plateaux de  marchandises.  Avec les plate-formes ouvertes situées à l'arrière de chaque voiture, l'aspect évoquait les trains du far-west. Sur cette plate-forme, deux militaires, debout, armés de fusils automatiques et scrutant les environs accompagnent le convoi, prêts à répondre aux attaques éventuelles de guérilleros surgissant de la forêt. Le trajet est peu sûr, traversant des régions qui donnent alors refuge aux troupes rebelles. D’autres militaires en armes sont assis sur le toit de quelques wagons et vont y faire le trajet.

 

La voie ferrée traverse la campagne guatémaltèque, cheminant à travers la jungle et les immenses bananeraies. La végétation, dense et touffue cherche à reprendre ses droits et envahit la voie, le train se frayant un passage au milieu des palmes et des multiples essences tropicales. La forêt est là, toute proche, palpable, mystérieuse et infinie. De temps en temps, dans une clairière, se dresse une modeste habitation, petite cabane en bois, un ranchito souvent sur pilotis, au toit recouvert  de palmes. Sur la terre battue, quelques gosses jouent devant la maison au milieu des cochons noirs et de chiens efflanqués. Des indiennes, en habits colorés, vaquent à leurs occupations et les hommes arborent le chapeau de paille à large bord. Un petit lopin de terre, à proximité de la demeure, cultivé de maïs, de patates douces, de quelques bananiers et de légumes sert à nourrir toute la maisonnée. Le train qui passe, souvent au ralenti, est l'attraction de la journée ; les enfants gesticulent, les adultes lèvent les yeux, laissant deviner leur regard lointain et résigné. Ils trouvent le temps, malgré tout, d'échanger quelques mots avec leurs congénères passagers. L'habitat, dispersé et isolé, abrite souvent  plusieurs générations sous le même toit ; les enfants sont nombreux, vêtus de haillons dépenaillés ou bien souvent nus, tandis que les adultes se transforment vite en vieillards dans ces conditions de vie difficiles.

Parfois, le train traverse un rio ou s'arrête dans un petit village de trois ou quatre habitations. A chaque arrêt, les indigènes proposent leurs marchandises, en général de la nourriture. Dans les paniers posés en équilibre sur la tête des femmes, on peut choisir des tortillas de maïs, des tamales, des fruits, de la viande cuite, tandis que d'autres proposent de désaltérantes noix de coco ou des boissons embouteillées. C'est un remue ménage coloré, chacun se bousculant pour atteindre le premier la main tendue des voyageurs qui réclament leur casse-croûte. Souvent, les vendeurs montent dans les wagons et ne descendront qu'au prochain arrêt, faisant sans doute, alors, le trajet de retour à pied, le tout pour récupérer quelques hypothétiques quetzals. On oublie là, bien vite, les notions d'hygiène qui gouvernent chez nous  et la consommation confiante de tous ces produits ne pose guère de problèmes et le voyageur serein ne s'en portera pas plus mal.

 

Depuis le départ de Guatemala Ciudad, la vie s'est organisée pour la durée du trajet ; les uns, terrassés par la chaleur étouffante se sont endormis et ronflent sereinement, d'autres mangent ou discutent. Aujourd'hui,  peu de voyageurs, mais lorsque la fin de semaine arrivera, les places assises deviendront rares, chaque arrêt amenant sa fournée de travailleurs qui se rendent à la ville. Puerto Barrios est en effet la destination traditionnelle des ouvriers des plantations qui vont dépenser à la ville le gain de la semaine. Hommes seuls, vivant dans des conditions difficiles, ils oublieront dans l'alcool et auprès des femmes l'exploitation dont ils sont l'objet. En ville, tout est organisé autour du commerce du plaisir.

Pour l'heure, sur la banquette en face de moi se trouve une jeune guatémaltèque de seize ou dix sept ans, brune, un peu métissée mais au caractère plus espagnol qu'indien. Ses cheveux sont tirés en arrière, ses yeux noirs et profonds et elle possède la peau cuivrée des sud-américaines. Elle est vêtue à l'occidentale, jean et tee-shirt et il émane d'elle la séduction sauvage et fiévreuse de l'exotisme. Mes vingt cinq ans tombent instantanément sous le charme de cette vénus tropicale, svelte et racée. De longs moments, mes yeux navigueront entre la découverte du paysage et la jeune éphèbe dont j'essaie de croiser le regard, le plus souvent plongé dans la lecture de livres scolaires. Elle se sent observée par cet étranger assis en face d'elle et ne semble pas trop farouche, me laissant de temps en temps plonger au fonds de ses yeux sombres. Un sourire, presque une invite m'incite à engager la conversation ; elle s'appelle Maria Linda et, après sa semaine d'école à Guatemala Ciudad, elle part retrouver sa mère qui vit à Puerto Barrios. Curieuse, elle veut connaître ce qu'il en est de la vie en France et m'explique son pays. Quelques mètres derrière, les sentinelles armées se mêlent à notre conversation et semblent plus intéressées par Maria Linda que par la surveillance de la voie. Appuyés sur la rambarde, le fusil négligemment en bandoulière, leur mission est quelque peu oubliée, mais tout est calme et seuls les arrêts du train les ramène à leur fonction de surveillance, le doigt sur la gâchette, prêts à toute éventualité.

     _ ¿ Maria Linda, puedes tomar una foto ?

     _ Si, vale…et me voilà photographié avec les deux fiers soldats, sur fonds de bananiers. Ma barbe de guérillero de salon y est du plus bel effet. A mon tour, je fixe sur la pellicule la jeune fille et les militaires. Ces images qui évoquent si bien l'Amérique latine resteront pour toujours gravées dans ma mémoire : un train perdu dans la jungle, le sourire d'une écolière, les armes et les relents de tortillas, le brouhaha de sonorités hispaniques, c'est tout le continent qui s'offre à l'instant même. Je suis bel et bien plongé au cœur de l'Amérique Centrale et ne peux m'empêcher de souhaiter lui appartenir. Malgré mes origines, je me sens ici chez moi.

Au fil des kilomètres, nous nous approchons de Puerto Barrios traversant toujours les bananeraies de la United Fruit qui s'étendent à perte de vue. Soudain, le train s'arrête en pleine campagne et une agitation inquiète s'empare de tous les voyageurs. Rien de précis ne motive cet arrêt et, bien que comprenant mal le discours des uns et des autres, leurs suppositions, j'imagine que chacun s'attend à voir débarquer une troupe de rebelles. Pour l'instant, rien ne se passe, les militaires, aux aguets, ont quitté leur poste d'observation et patrouillent le long du train. L'attente se prolonge, sans que rien n'arrive et l'agitation fait place à un silence pesant chez mes compagnons de voyage. Vers l'avant du convoi, montent des bruits de conversation animée, visiblement les palabres s'enveniment. Malgré les militaires qui empêchent les passagers de descendre du train pour assouvir leur curiosité, j'arrive à sauter le long de la voie, sous le regard réprobateur de Maria Linda qui veut me faire comprendre que ce ne sont pas mes affaires. Cinquante mètres plus loin, cinq ou six hommes en armes, vêtus de treillis et coiffés de chapeaux de rangers sont en grande discussion avec nos militaires et quelques hommes descendus du train. Les discours sont vifs, mais les armes restent sagement sur l'épaule. Cela ne ressemble guère à une embuscade et les deux parties semblent être du même bord à moins que les velléités guerrières des uns et des autres soient un peu émoussées. Dans les années soixante dix, en effet, la révolution attaquait rarement à l'aveugle, respectant le peuple dont elle était sensée défendre les intérêts. Les attentats sanglants débuteront un peu plus tard, en réponse à l'entraînement perfectionné des militaires sous la houlette des Américains. Le "sentier lumineux" et les " contras" n'existaient pas encore. Les révolutions avaient des objectifs militaires ou économiques et s'attaquaient aux puissants. La contre-révolution, elle, s'attaquera sans distinction au peuple et au pouvoir. L'arrêt se prolonge, et les curieux sortent peu à peu des frondaisons des bananiers, chacun arborant la machette qui, en cas de nécessité peut se transformer en arme redoutable. La tension monte, les hommes arment les fusils automatiques, les militaires reculent, prêts à faire feu tandis que les moins téméraires rejoignent le couvert des plantations.

Soudain, une détonation retentit, les femmes et les enfants se dispersent et le cri des oiseaux apeurés répond au coup de feu. C'est sans doute un tir en l'air pour en finir avec la situation, mais les militaires repoussent à coups de crosse ceux qui tombent à leur portée; je regagne le train sans avoir bien compris ce qui s'était passé.

     _  ¿ Que occure, Maria Linda …Son guérilleros ?

     _  Son campesinos…

     _  ¿ Que quieren ?

     _  No se, son hombres de la selva, no saben lo que hacen.

Je comprends que la jeune guatémaltèque fait parti